Lord Esperanza en interview sans filtre: “Il est temps de cultiver la joie”

À l’occasion de la sortie de son nouvel EP Apprends-moi à voler, Lord Esperanza nous a ouvert les portes de sa release party pour évoquer la fin d’un cycle entamé avec Atlas puis Derrière les montagnes. Un triptyque pensé comme une ascension intime, qui s’achève aujourd’hui par un envol… Lord Esperanza nous parle de son nouveau projet :

1) Bonjour Lord Esperanza, on se rencontre dans le cadre de ta release party à l’occasion de la sortie de Apprendre à voler, ton nouvel EP qui sort dans quelques heures. Comment est-ce que tu te sens ? Dans quel état d’esprit es-tu ? 

Hello! Merci pour cette rencontre. Je me sens joyeux et chanceux et j’ai hâte de pouvoir défendre les chansons sur scène. Je suis très content de pouvoir être là, avec les gens que j’aime et les gens qui ont collaboré de près ou de loin sur ce disque. C’est juste trop bien !

2) Ce projet, c’est donc la finalité d’un triptyque, qui a commencé avec Atlas et Derrière les montagnes. Pourquoi est-ce que tu as choisi ce format divisé en trois projets plutôt que de continuer avec un album comme avec Phoenix ?

Je pense que le format EP permet une certaine liberté dans les sorties de singles. Je me suis rendu compte avec Phoenix, que c’est un travail très fastidieux pour moi de faire un album, parce que j’intellectualise beaucoup et je suis un peu à la recherche de la perfection, ce qui est évidemment absurde et complètement impossible [rire].

L’EP crée une certaine forme de spontanéité. Je sais qu’il y a des morceaux que j’ai faits dans ce projet, que je n’aurais jamais faits en album. Car je me serais dit : “Non, mais tu comprends, ça rentre pas dans la DA, machin”. [rire]. Je me prends souvent beaucoup trop la tête. Faire un EP c’était un peu l’occasion de pas trop “overthink” et juste de faire ce que j’aime.

Paradoxalement, j’ai envie et hâte de me remettre sur un long format avec une DA et une espèce d’album concept. J’aime bien quand même, je trouve ça intéressant aussi.

Lord Esperanza : “Aller vers des styles musicaux qui sont plus lumineux, plus solaires”

3)  Tu as toujours eu une plume assez incisive dans tes textes et une identité qui est parfois un peu mélancolique. Avec ce nouveau projet, tu nous proposes une ambiance beaucoup plus lumineuse. Pourquoi ce changement?

Je suis très content que ça soit remarqué. Je pense que justement, la mélancolie qui colle à la peau, c’est quelque chose , dont il faut réussir à s’extraire parce que la vie est courte [rire]. On est dans un monde très anxiogène. Quand tu ouvres les réseaux sociaux, la guerre est aux portes… Il y a plein de problématiques, la montée du fascisme, de systèmes totalitaires, etc.

T’as l’impression que t’es dans un épisode des Simpson. Pour lutter contre ça je pense qu’à mon humble échelle, mon rôle “d’artiste », c’est de créer de l’évasion. Je dis pas qu’il faut se dépolitiser, au contraire! Un morceau comme “Bonne année” a pour moi la vocation de critiquer ce que j’estime être améliorable. Mais pour autant, il est aussi temps d’un peu cultiver la joie.

Je pense que c’est l’arrivée aussi, après dix ans de carrière, de quelque chose de peut-être plus apaisé, moins tourmenté. C’est certain que je ferais encore des chansons tristes. Je trouve que les plus grandes chansons, notamment les chansons d’amour, sont souvent des chansons de rupture, mais globalement, je pense que c’est important d’avoir de la joie. C’est quelque chose de très précieux. C’est un vrai privilège, en réalité.

4) Cette ambiance lumineuse, elle est apportée par des nouvelles sonorités entre pop, électro et même Bossa nova. Qu’est-ce qui t’a inspiré ? 

Je pense que c’est avant tout d’aller vers des styles musicaux qui sont plus lumineux, plus solaires. Tu parlais de la bossa nova, il y a un truc dans ces sonorités, qui bercent l’âme, qui réchauffent un peu le cœur.

Je pense que pour moi c’est fondamental de cultiver ça. Musicalement, j’avais envie de voyager, donc je me suis entouré de musiciens que j’estime brillants, qui pouvaient aussi me permettre, dans les suites d’accords, les arrangements, la chaleur des synthétiseurs, du piano ou des cuivres, d’apporter aussi de la joie.

En dehors de ça j’avais envie de faire des musiques ambitieuses, des musiques longues. J’ai voulu faire un EP qui sera un peu perçu je pense comme à contre-pied du format “TikTok” très 2026.

Sur les six ou sept chansons, il y en a au moins la moitié qui font plus de quatre minutes ou cinq minutes et qui n’ont pas vocation à avoir trente secondes à exploiter sur les réseaux. Un morceau comme “Apprends-moi à voler” , ce n’est clairement pas fait pour les playlists Spotify par exemple. Mais ça me va parce que je crois que mon but, c’est avant tout de véhiculer des émotions.

5) Revenons sur la pochette. Elle se différencie beaucoup de ce que tu as pu faire pour Atlas et pour Derrière la montagne. Comment est-ce que vous avez eu l’idée de cette pochette et quelle en a été la direction artistique?

La photo a été prise pendant un tournage de clip qui sort bientôt. Il a été réalisé pour le morceau qui Putain d’époque. C’est un titre qui se passe dans une zone pavillonnaire. C’est vraiment un clin d’œil direct à “Truman Show” ou au film de “Quatre-vingt-dix-neuf francs » et au livre de Frédéric Beigbeder. J’aimais bien l’idée, de quelqu’un qui est bien sous tout rapport.

Au début du clip, j’ai des petites lunettes, une cravate, mon petit costume et progressivement, je deviens ouf et j’enlève tout. À la fin, je suis nu, avec un floutage, évidemment. Et je n’étais pas nu sur le tournage. [rire] Je précise que j’avais un caleçon couleur chair [rire] .

J’aimais bien un peu cette critique de l’aliénation et de la standardisation de la vie un peu parfaite, le monospace, le labrador etc. Même si, paradoxalement, je cherche un peu ce confort. C’est évidemment tout l’enjeu des choses qui bougent en nous, des paradoxes qu’on peut avoir du mal à s’avouer. Au début, j’avais du mal à l’envisager. Mon équipe était assez convaincue et progressivement, je me suis un peu laissé bercer par cette idée. Au final je suis très content parce que je trouve que visuellement, elle est très singulière !

Lord Esperanza

6) Le seul feat de projet, c’est avec Olympe Chabert. C’est d’ailleurs, le premier titre qui a été promu pour la sortie de l’EP. Pourquoi avoir choisi ce titre ? 

Parce que c’est un morceau joyeux. Je trouve que c’est un morceau qui fait du bien en fait, dans la période dans laquelle on est. J’adore la voix d’Olympe, je la trouve très solaire, très lumineuse. Je trouve qu’il y a quelque chose qui se passe avec ce titre.

À chaque fois qu’on le joue, il y a toujours des gens qui passent une tête avec le sourire aux lèvres. Cette joie là représente bien pour moi l’objectif de cet Ep. Je n’avais pas la volonté que ce titre soit le single phare du projet.

J’ai un peu fait le deuil d’accepter qu’un single peut tout représenter parce que je trouve qu’on est trop multiple et hybride. Et justement, l’idée, c’est un peu d’attiser la curiosité pour ensuite amener à écouter le reste. 

Olympe Chabert et Lord Esperanza par Lm_laphoto_ lors de sa release party pour son  nouveau projet
Olympe Chabert et Lord Esperanza par Lm_laphoto_

7) Et du coup, comment s’est faite cette collab ?

Par un message Insta. [rire] Auparavant, elle avait fait des premières parties pour moi sur la tournée de mon album Phoénix. C’est comme ça qu’on s’est rencontrés. J’ai tout de suite aimé sa vibe et surtout, son talent artistique.

De fil en aiguille, j’ai fini par lui proposer un peu spontanément de me rejoindre sur ce morceau que j’avais un peu commencé de mon côté. Récemment, on a posté un peu sur les réseaux et de tous les tracks que j’ai sortis depuis un certain temps, c’est celui qui a le plus de résonance. Je pense que les gens, sont contents d’avoir quelque chose de joyeux. Pour être honnête ça me fait moi même du bien de me détacher un peu de ce côté “dark” que je peux avoir habituellement.

8) “Apprends-moi à vole”, c’est donc le titre du projet, mais c’est aussi le titre qui ferme ce triptyque. Est-ce que tu peux nous en parler plus? Pourquoi avoir choisi ce titre-là et pourquoi l’avoir mis en dernier dans l’EP?

Atlas c’était le premier projet de ce triptyque, ça représente une chaîne de montagne et aussi l’endroit dans lequel j’ai grandi, dans le dix-neuvième, rue de l’Atlas. Ensuite, il y a “Derrière les montagnes”. Ce projet symbolise le fait de gravir la montagne et l’ascension. C’est à la fois métaphorique, mais aussi factuel. C’est l’idée d’apprendre à s’aimer, d’apprendre à se connaître, à se tolérer, et à être en paix avec soi. L’ultime étape, c’est “Apprends moi à voler” C’est donc prendre son envol quand tu es en haut de la montagne, laisser derrière un peu tous tes démons et tous tes apprentissages. Evidemment, c’est le chemin d’une vie et c’est jamais vraiment fini. Mais je pense qu’au bout d’un certain temps, tu réussis à créer une certaine forme de distance émotionnelle entre les choses qui te challengent et toi. Moi, c’est passé par la thérapie. J’en parle quand même assez ouvertement parce que je pense que c’est un travail nécessaire . Et puis après, j’aimais beaucoup l’idée de l’envol, parce que l’envol, c’est un champ des possibles immense. S’envoler, c’est la possibilité d’un ailleurs, d’un après, d’un monde nouveau. 

9) Parallèlement, tu parles de se distancer de ses émotions, mais c’est quand même un titre qui est très dur dans le texte et ce que ça représente. 

Tout à fait, mais je pense que pour moi, ça passe par ça. J’ai besoin d’être dans quelque chose d’assez radical et d’expier un peu tout ce que j’ai vécu, de les mettre sur papier pour que ça se décolle. En l’occurrence, j’évoque pas mal de trucs de famille. C’est un moyen pour moi de les poser, de bien comprendre ce qu’il s’est passé pour ensuite, avancer et continuer. Je pense que le gros sujet, surtout chez les hommes, c’est tout le problème de la masculinité toxique. C’est, le fait d’enterrer ses émotions et d’être dans une forme de déni. Et je ne te dis pas que je suis irréprochable, bien évidemment.

En revanche je crois que mon chemin en tant qu’humain sur cette terre, c’est de regarder bien en face les parties d’ombre et les choses que je trouve moins reluisantes. Ce sont ces choses là qui viennent me terrasser dans des moments de solitude, d’angoisse, des moments de besoin d’approbation ou de reconnaissance. “Apprends-moi à voler” parle de cette recherche de se mettre face à ses défis et ces histoires parfois dure à vivre pour s’en libérer.

10) Ça fait maintenant un petit peu plus de dix ans que ta carrière a débuté. Est-ce que tu as des attentes vis-à-vis de ce nouveau projet ? Comment est-ce que tu vois la musique après tant d’années ? 

C’est marrant que tu me dises ça, parce que je me rends compte que je me laisse beaucoup moins surprendre. C’est vrai que je suis moins dans le fantasme de : “ah ouais, peut-être que mon morceau, il va péter sur TikTok etc”. Je fais simplement quelque chose qui a du sens pour moi. Cette vision à grandit aussi suite à des évènements que j’ai pu vivre. Récemment, j’ai perdu mon meilleur ami Nino Vella, qui est partis à 31 ans. Il a composé tout mon album Phoénix et m’a accompagné sur la tournée. C’est vraiment quelqu’un avec qui j’ai partagé cinq ans d’une intensité folle, tu vois. Je pense que le fait de vivre des chemins de vie comme ça, qui ne sont pas dans l’ordre des choses, ça permet de remettre en perspective la vie.

D’un coup, ma carrière, mes likes, mes abonnés, j’avoue que ça va un peu au second plan. L’excitation reste fondamentalement là, j’ai un vrai besoin de créer. J’adore l’idée la phase de création, de conceptualiser un EP ou un album, de réfléchir à l’image, lier les chansons entre elles, trouver des thématiques. Parfois je n’en dors pas tellement ça m’exalte et paradoxalement, une fois que c’est sorti, ça ne m’appartient plus.

Tant mieux si ça fonctionne, tant pis si ça ne plaît pas. Mais c’est vrai que l’attente du point de vue de la musique est parfois moins présente car en réalité j’ai déjà fait toutes mes premières fois : première sortie, premier concert, premier album etc .

Une nouvelle aventure littéraire pour Lord Esperanza…

C’est d’ailleurs pour ça je pense que je vais débuter une nouvelle aventure littéraire. Je vais sortir mon premier roman dont je vais lire quelques extraits ce soir. Ça a du sens pour moi parce que c’est une première fois et c’est aussi un moyen, en tant qu’artiste, dans l’acte créatif, de retrouver un peu de l’excitation, tu vois .

Donc en soit je laisse ce projet vivre. Aujourd’hui il ne m’appartient plus et je compte continuer de créer encore et encore.

aficia : Merci beaucoup Lord Esperanza, Théodore, pour ce moment de partage.

Merci à toi !

Découvrez “Apprends moi à voler”, le dernier EP de Lord Esperanza :