(Re)Faites la connaissance de Marcia Higelin, ou plutôt… Marcia tout court, désormais ! Celle qui s’était lancée en musique il y a quelques années reprend aujourd’hui à zéro avec un premier EP incroyable, intitulé mlog.

“C’est un projet pour lequel j’ai beaucoup de tendresse”, c’est ainsi que Marcia Higelin parle de Prince de Plomb, le premier EP avec lequel le public l’a découverte en 2022. Aujourd’hui, ce premier vrai projet n’est plus disponible sur les plateformes, mais son interprète n’en garde pas un mauvais souvenir pour autant : “Il m’a permis de me construire et de me découvrir en tant qu’artiste, principalement aux travers des opportunités de live qu’il m’a offertes. Mais j’en suis aujourd’hui trop loin. S’il fait partie de mon craft, je ne veux plus qu’il me définisse. J’ai trop grandi, je suis trop moi”. Mais alors, qui est Marcia Higelin ? Avec son nouvel EP intitulé mlog, l’auteure-compositrice se présente à nous. Et, cette fois, sans aucun compromis.
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C’est un jour pluvieux de février que je fais la rencontre de Marcia. Cela faisait quelques mois que j’avais flashé sur ses premier singles, qui sont une véritable bouffée d’air frais dans une chanson française un peu trop formatée. Absurdes au niveau des textes et hybrides de sonorités, ils prennent toute leur valeur lors des performances live. Marcia est rayonnante. Tenue et attitude décontractées, pas du tout ce à quoi on s’attendrait de la part d’une fille issue d’une lignée de grands musiciens. Mais chez elle, c’est différent. À 32 ans, Marcia est une popstar – une vraie, dans l’ère du temps. Inspirée par Beyoncé, elle a attiré l’attention des médias et des internautes grâce à ses visuels délirants, ses performances maximalistes ainsi que sa plume franche en toute circonstance.
Son premier EP, mlog – contraction des mots musique et vlog – vient tout juste de sortir, et il n’est comme rien qu’on puisse entendre actuellement dans la pop française. C’est frais, c’est expérimental, mais il n’y a personne qui puisse mieux la décrire que la principale intéressée : “je dirais que ma musique est dense, brute et spontanée”. Et si vous ne voyez toujours pas de quoi on parle, il suffit de jeter un coup d’oreille au single qui a donné le coup d’envoi de ce projet : “Plus jamais bleu (ou les ressentiments d’une idéaliste privilégiée en dep)”. Interprétation décalée, paroles engagées et ironiques, on a presque l’impression qu’elle s’amuse à détourner ce que le public attend de la fille d’un poids de la variété française (jusqu’à rouler les R à la Edith Piaf).
L’humour, c’est toujours une façon de traiter plus facilement des sujets difficiles. Je ne ris pas de tout non plus, mais plus quelque chose est injuste, ou violent, plus il est absurde. Et je suis très sensible à l’absurde. Puis c’est un réflexe, pour moi, de rire de malheurs.
Ce morceau, premier titre composé de cet EP, dresse le portrait d’une jeune femme consciente de ses privilèges, et dénonce les comportements égoïstes et destructeurs de notre société. “Je l’ai écrit après une lourde dépression, nous explique Marcia. Comme beaucoup de gens de ma génération, c’était lié au sentiment d’impuissance face à tout ce qui se passe, toutes les réalités lointaines de ce monde, l’éco-anxiété aussi… Il y a plein de choses qui nous impactent tous, aussi bien dans le confort que dans l’inconfort, dans la violence que dans le plaisir… C’est beaucoup de paradoxes, c’est beaucoup de perpendiculaires, c’est beaucoup de parallèles qui existent tous à un endroit et qui nous font, je pense, relativement devenir fous”.
“Est-ce que c’est moi ou bien tous les autres ? / Et si c’est pas ça, alors à qui la faute ? / Est-ce qu’on trouve ça normal ? / Que c’est 1% qui se gavent ? / Alors si je m’endors, si je ferme les yeux / Si je quitte mon corps un instant ou bien deux / Et si dessous les draps, eh ben je m′y sens mieux / C’est que dehors y′a le sang y’a le feu” chante la jeune femme, que certains journalistes décrivent pourtant comme faisant partie du 1% dénoncé dans la chanson. Sauf qu’en réalité, Marcia n’a rien de l’artiste pistonnée que les internautes pensent qu’elle est.
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Fille du chanteur Arthur H et de la bassiste Alexandra Mikhalkova, Marcia grandit entourée de musique. Son enfance prend un tournant lorsque, à six ans, ses parents se séparent, la contraignant à partir vivre dans le sud de la France avec sa mère. C’est au moment de l’adolescence qu’elle découvre l’écriture de chansons, comme un véritable exutoire. À partir de là, celle qui s’exerçait également à la danse et au théâtre se rend compte que la musique est son évidence. Et à 15 ans, elle devient la soliste d’un groupe qui fait ses premières scènes dans les bars de la région. Cette première aventure musicale sera courte mais néanmoins enrichissante pour Marcia, qui fait ses débuts dans la musique comme n’importe quelle autre jeune femme souhaitant se lancer. Ce n’est que récemment que l’artiste, pourtant amoureuse de la nature, a fait le sacrifice de revenir vivre à Paris pour se lancer définitivement dans la musique.
Le retour à Paris est brutal pour celle qui n’a aucun souvenir de ses premières années dans la capitale. Elle en parle dans “Paris vie (ou l’itinéraire d’une provinciale dans le parisarcat)”, un des tubes les plus évidents de son EP. Sur un air entre dancehall et reggaeton, Marcia chante sa love-hate relationship avec la ville-lumière. “Je suis revenue ici parce que, étant ado’, je rêvais de la grande ville… Je pensais que c’était là-bas qu’il fallait être, que là-bas il y avait toute la vie quoi… Et quelle ne fut pas ma déception en arrivant dans cette grosse ville, qui est violente pour quelqu’un qui a grandi dans le silence comme moi. Auparavant, mes seules voisines étaient des chèvres et des poules”. Son emménagement à Paris est suivi de deux dépressions, séparées par des retours estivaux dans le sud, au domicile de sa mère. Après une tentative ratée de quitter le nord pour retourner dans le sud, elle se rend à l’évidence : pour matérialiser ses ambitions, il faudra faire avec tous les désavantages de Paris.
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Et évidemment, c’est indéniable que Paris a plus de mauvais que de bons côtés quand on est une femme. Une femme dans l’espace public, qui plus est. C’est ainsi qu’est né “Athena (il a dit eLLe vEuT eLLe VeUt)”, un cri de révolte contre le comportement des homologues masculins dans la rue. Les paroles peuvent prêter à rire tant elles sont premier degré, mais chez Marcia on dénonce l’absurde par l’absurde : “L’humour, c’est toujours une façon de traiter plus facilement des sujets difficiles. Je ne ris pas de tout non plus, mais plus quelque chose est injuste, ou violent, plus il est absurde. Et je suis très sensible à l’absurde. Puis c’est un réflexe, pour moi, de rire de malheurs. Quand c’est possible”. En musique, Marcia s’autorise tout, même des envolées lyriques dans une chanson pop. En faire trop, cela ne lui fait pas peur. C’est ce qui fait d’elle une popstar. Une popstar en construction, mais popstar tout de même.
Car quand je demande à Marcia ce qu’elle voulait dire par “Je suis pas vraiment jolie / Mais ça te va” dans ce même morceau, la réponse est plus qu’inattendue : “Aspirer à être musicien n’est pas aspirer à être mannequin, mais oui je me trouve moche tout le temps. Et oui, me faire filmer ou prendre en photos est une vraie source de stress pour moi. Parce que je me dis “Merde, mais qu’est-ce que je fous là ? Je veux juste être en studio ou sur scène, pas avoir mon visage cristallisé comme ça ! Qui m’a envoyée ?”. À l’heure des réseaux sociaux, la nouvelle popstar est transparente et relatable. Loin de l’image idéalisée vendue il y a encore dix ans, aujourd’hui on se retrouve en elle dans les bons comme dans les mauvais moments. Et Marcia l’admet elle-même : comme toutes les femmes, elle n’a pas toujours confiance en elle. Mais elle y travaille. “J’aime bien sortir de ma zone de confort, provoquer le courage en moi. Tu peux pas être courageuse sans avoir peur, et je crois que les années théâtre m’ont bien conditionnée à ça. Ça veut pas dire que c’est facile, ni un réflexe. Par exemple, j’ai sorti un teaser pour l’album dans lequel je suis en plein milieu de la rue. Cette vidéo, je l’adore. Mais en sortant de là, j’ai pleuré ma race. Ils voulaient qu’on fasse une deuxième prise mais j’étais genre ‘Jamais je retourne là-bas’. C’est horrible de m’imposer aux gens, de déranger ? Je déteste m’imposer”.
La sensation qu’on n’est pas légitime dans ce qu’on fait, c’est le sujet de “Jalouse (fan girl gone bad)” – qui clôt cet EP. Ce titre, qu’on pense être une ballade on ne peut plus classique au piano mais qui finit en tube dansant, revient sur un moment bien précis de la vie de Marcia : “J’avais besoin de transformer une certaine aigreur qui pointait le bout de son nez à une période où je me comparais inutilement à toutes ces figures que j’admire, et qui au lieu de simplement m’inspirer, me mettaient face à mes propres limites. Ce qui est toujours douloureux et extrêmement inefficace”, explique celle qui chante l’inévitable comparaison. Et quand je demande à Marcia si porter le nom de famille Higelin met la pression quand on veut se lancer, la réponse est claire : “Je sais pas, j’en sais rien du tout. Higelin, c’est pas non plus Hallyday. Je sais pas comment tourner ou retourner le truc pour ne pas manquer de respect, sembler ingrate ou illégitime. J’avoue que j’avance un peu à l’aveugle. Je fais mes trucs dans mon coin”, conclut celle qui souhaite se faire un nom par elle-même.
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D’autres moments forts, il y en a à la pelle dans cet EP sans faute. “Règles jour 2 (nb : j’ai mal aux boobies)” nous plonge dans le quotidien de Marcia et de milliers de femmes lors de leurs “trois-quatre jours par mois” où “elles n’arrivent à rien”. Sujet encore tabou dans la société, et surtout dans le monde du travail, la menstruation connaît depuis peu une destigmatisation grâce aux icônes pop et autres personnalités publiques qui attirent l’attention dessus. Mais, pour Marcia, la démarche d’écrire une chanson n’était pas engagée – du moins pas volontairement. “Je ne cherche pas à transmettre des messages, je parle juste de mon expérience sur des sujets qui prennent de la place dans ma vie. Et il se trouve que parfois, certains d’entre eux sont un peu tabous. Je pense que c’est un réflexe pour beaucoup d’entre nous sur ces quelques dernières générations, le geste est avant tout spontané”. Et même si, comme elle le confie, il peut arriver que ses règles deviennent un véritable handicap lors de ses séances studio ou autres répétitions, ces dernières peuvent également influencer sa création musicale – l’obligeant à poser ses émotions sur le papier lorsqu’elle ressent un trop-plein.
Je sais pas, j’en sais rien du tout. Higelin, c’est pas non plus Hallyday. Je sais pas comment tourner ou retourner le truc pour ne pas manquer de respect, sembler ingrate ou illégitime. J’avoue que j’avance un peu à l’aveugle. Je fais mes trucs dans mon coin”,
Parmi les titres les plus forts de cet EP, comment ne pas parler de “Le domaine des fêlés (ou les mémoires post-traumatiques d’une rescapée de violences intra-familiales)” – dans lequel Marcia remonte le temps à l’époque où elle vivait chez sa mère. Sur une production plus que pesante, Marcia peint le décor d’un foyer instable, tenu par une mère très peu présente et probablement mal entourée. Les fêlés, c’est Marcia ainsi que ses frères et sœurs, livrés à eux-mêmes. On adore également “À balles réelles (j’ai visé ta tête dans ma tête)” et “Tu me dois 2000€ (ytb type beat)” qui font relativiser sur une rupture difficile, toujours en oscillant entre pathos et humour.
Comme mentionné un peu plus haut, le live apporte une émotion supplémentaire aux chansons de Marcia. Et ça tombe bien, car un concert est prévu au POPUP! de Paris, le 16 mars prochain. “Un gros challenge” pour Marcia, qui a beau avoir fait ses armes sur scène durant des années : “Il y aura tous les gens que je connais, ma famille, mes proches, quelques professionnels aussi. Et puis, on est en train de construire un tout nouveau show. On remplace le piano-voix par quelque chose de plus produit. Ce n’est pas du tout la même énergie, c’est beaucoup plus technique. Plus exigeant, plus incarné. Mais très humain à la fois. Avec les moyens d’une artiste en développement, donc à échelle humaine”. Et que ceux qui ne fréquentent pas la capitale se rassurent : une tournée est déjà en préparation ! Ainsi qu’un nouvel EP, qui, elle l’espère, sortira cette année. Et quant au premier album, il faudra encore attendre un peu.
Découvrez le premier EP de Marcia : mlog
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