Raphaëlle Chovin © Camille Sauvayre
© Camille Sauvayre

Dans la tête d’une programmatrice de festivals : “Je m’arrache beaucoup les cheveux avec la programmation”

Pendant notre tournée des festivals, nous avons rencontré une programmatrice, Raphaëlle Chovin, directrice du Festival Transe Atlantique. Elle nous dit tout sur son métier…

Que se passe-t-il réellement derrière une affiche de festival ? Comment choisi t-on une tête d’affiche ? Que fait-on lorsqu’un cachet explose en quelques mois ? Comment composer avec les disponibilités des artistes, les tournées, le budget, la jauge, les attentes du public et, malgré tout, ses propres coups de cœur ? Pour comprendre les coulisses de ce métier souvent réduit à une succession de noms sur une affiche, nous avons rencontré Raphaëlle, fondatrice, directrice et programmatrice du festival Transe Atlantique, à Saintes, récompensé lors de nos derniers aficia music awards.

À l’occasion de la cinquième édition, elle nous raconte sans filtre ses choix, ses doutes, ses négociations, ses paris parfois risqués et les innombrables paramètres qui entrent dans la construction d’une programmation.

L’interview sans filtre de Raphaëlle Chovin

Pour commencer, comment définirais-tu ton rôle au sein de Transe Atlantique ?

Je suis directrice, fondatrice et programmatrice du festival Transe Atlantique. C’est un festival franco-québécois, donc l’idée est vraiment de continuer à construire ce pont entre la France et le Québec. Ça passe par les artistes, mais aussi par des échanges professionnels. On essaye de faire venir des artistes québécois en France, mais aussi de permettre à des artistes français d’aller au Québec. Et puis il y a tout un aspect autour de la musique, avec aussi un peu de poésie et des choses qui peuvent se passer hors les murs.

Est-ce que, dès le départ, tu avais une idée très précise de la programmation que tu voulais construire ?

Oui, mais elle a beaucoup évolué. J’ai des goûts assez éclectiques. On peut avoir du jazz, du rock, de l’électro, du punk, de la chanson française… On a eu Cœur de Pirate, par exemple. Donc il faut réussir à garder cette diversité. Et c’est vraiment quelque chose qui me prend énormément de temps. Je m’arrache beaucoup les cheveux avec. Je prends vraiment beaucoup de temps.

Il y a énormément de contraintes. Déjà la capacité du festival, le budget, le prix des billets… Il faut réussir à proposer quelque chose qui reste accessible. Donc, au départ, je vais fixer un niveau financier pour les têtes d’affiche et ensuite essayer de construire autour avec des découvertes et d’autres artistes.

Malgré toutes ces contraintes, est-ce que tes goûts personnels restent importants ?

Oui. J’aime vraiment partager de la musique. Je fais même des compilations pour ma famille, pour mes amis… Donc forcément, ça joue. Mais de moins en moins. La première année, c’était quasiment tous les artistes, c’était vraiment ma playlist que j’écoutais. Et petit à petit, de moins en moins. Parce qu’à un moment donné, il faut aussi penser au public.

Justement, comment programme-t-on pour un territoire comme Saintes ?

C’est vraiment pensé pour le public Saintais. Je cherche aussi des artistes qui ne viennent pas forcément souvent jouer ici. On n’est pas à Paris. Il faut donc réfléchir à ce qui peut fonctionner dans ce territoire. Parfois, je prends des risques en me disant : ‘Tiens, cet artiste, je suis sûre que ça peut marcher‘, mais c’est une intuition que ça peut marcher ici. C’est intéressant parce qu’on peut avoir un artiste qui fonctionne très bien ailleurs et dont on sait qu’il n’a jamais vraiment joué ici. Et puis il faut tenter.

Julien Granel ou Miki ont justement permis de toucher des gens qui ne les connaissaient pas forcément…

Oui. Julien Granel, par exemple, était assez peu connu localement. Et finalement, ça a très bien fonctionné. Cœur de Pirate avait aussi permis d’amener un certain public. Miki, c’est pareil. Elle permettait d’introduire quelque chose de nouveau auprès du public. Mais après, il y a aussi le prix, les disponibilités, les tournées… En août, les artistes ont souvent énormément de dates, donc ça devient aussi une question de calendrier.

Pour les artistes québécois, j’imagine que la construction des tournées complique encore les choses ?

Oui, complètement. Pour un artiste québécois, il faut souvent réussir à construire environ cinq dates pour que la tournée puisse avoir du sens. Donc forcément, ça se prépare longtemps à l’avance. Certaines choses sont réfléchies des mois, voire des années avant. Les Louanges, par exemple, devaient venir et finalement ça a été repoussé à l’année prochaine. Miki, elle, avait été signée très tôt.

Miki est d’ailleurs un bon exemple de la difficulté à anticiper la valeur d’un artiste…

Oui. J’avais senti qu’il se passait quelque chose autour d’elle vers octobre (2025, ndlr). Quand je l’ai signée, elle était encore relativement peu connue à Saintes. Et après, elle a continué à monter. Aujourd’hui, elle serait complètement hors budget pour le festival. C’est même devenu l’un des plus gros cachets qu’on ait eus en cinq ans.

On parle beaucoup de l’explosion des cachets. À quel point cela change-t-il ton métier ?

Énormément. Les cachets ont vraiment augmenté. Et particulièrement pour les nouveaux artistes. Il y a des artistes qui peuvent multiplier leur prix par deux, cinq ou dix très rapidement. Zaho de Sagazan, par exemple, je l’avais approchée une première fois autour de 4 500 euros. Quand on est revenus vers elle, le prix avait déjà doublé. Et ensuite, ça a fait fois cinq. Donc il faut être capable de sentir les choses au bon moment.

Et les artistes plus installés sont parfois plus accessibles ?

Oui, paradoxalement. Certains artistes qui ont une longue carrière peuvent rester à des prix assez raisonnables par rapport à ce qu’ils représentent. Alors qu’un artiste qui explose très rapidement peut devenir inaccessible en quelques mois. C’est aussi pour ça que la programmation est difficile : il faut prendre des décisions à un moment donné, avec les informations qu’on a à ce moment-là.

Est-ce que tu négocies beaucoup les cachets ?

Je n’étais pas forcément quelqu’un qui négociait beaucoup au départ. J’avais plutôt tendance à payer le prix. Mais j’ai appris avec le festival à présenter le projet, à expliquer ce qu’on fait, et à négocier. Il y a toujours une marge de manœuvre possible. Ça peut dépendre du moment où tu arrives, de la tournée de l’artiste, de ce qu’il lui manque comme dates… Il y a plein de paramètres.

Et tu as aussi construit des relations avec certains tourneurs au fil des années ?

Oui. De plus en plus, on est contactés par des bookers, des agences, des tourneurs. On a aussi une bonne réputation au niveau de l’accueil des artistes. C’est quelque chose qui compte beaucoup pour nous. Certains artistes nous ont même dit que c’était leur meilleur accueil. Mademoiselle K, Miki, TeddyBear, Flora Fishbach, Diane Tell… On a eu des retours très positifs. Donc forcément, ça crée du bouche-à-oreille. Mais je continue aussi à aller chercher les artistes que j’ai envie d’avoir. Je contacte les artistes et ensuite, parfois, les tourneurs viennent vers moi.

Cœur de Pirate est justement un artiste que tu voulais depuis le début…

Oui. Cœur de Pirate, je la voulais depuis la première édition. Mais elle venait d’avoir un enfant et ensuite elle n’avait pas forcément de tournée ou d’album en préparation. Donc je revenais vers elle chaque année. Et finalement, un tourneur québécois a permis que ça se fasse. On a eu un tarif vraiment préférentiel et exclusif pour le festival, parce qu’ils avaient envie de soutenir le projet. C’était la seule artiste à avoir fait ça pour nous. Et ça nous a énormément aidés pour la troisième édition.

Flora Fishbach a suivi un peu le même chemin ?

Oui. Flora, je l’avais contactée dès la première année. Mais à l’époque, notre budget était trop petit. Ensuite, elle n’avait pas forcément de tournée ou d’album au bon moment. Et finalement, on a réussi à l’avoir. C’était vraiment une case que j’avais envie de cocher.

Est-ce qu’une programmation peut exister sans têtes d’affiche ?

Il y a des festivals qui font uniquement de la découverte, oui. Moi, sur le territoire de Saintes, j’ai besoin de locomotives. Les têtes d’affiche permettent d’attirer du monde. Cœur de Pirate et Miki ont été nos plus grosses soirées. Après, j’aimerais beaucoup avoir un projet à part, avec uniquement des artistes émergents. Mais pour Transe Atlantique, aujourd’hui, les têtes d’affiche restent importantes.

Cette nécessité de faire venir du public pèse-t-elle sur tes choix ?

Oui, forcément. La programmation a grandi au fil des années. La première édition était déjà relativement forte parce que j’avais mes connexions dans le milieu. Mais après, tu ne peux pas vraiment revenir en arrière. Il faut continuer à proposer quelque chose, voire à augmenter chaque année. Et en même temps, les cachets augmentent. Il faut donc réussir à rester raisonnable pour que le festival puisse continuer.

Quel est aujourd’hui ton budget de programmation ?

On est autour de 110 000 euros de programmation aujourd’hui. L’année dernière, on était légèrement au-dessus et j’avais réussi à négocier certaines choses. Mais derrière, il y a tout le reste : les partenaires publics, les partenaires privés, la billetterie, le bar, le merchandising… On est soutenus par la Ville de Saintes, Saintes Grandes Rives l’Agglo, la Délégation générale du Québec à Paris, le CNM, qui nous accompagne trois années sur cinq, dont cette année. Et puis les partenaires privés sont de plus en plus nombreux. Les commerçants et entreprises du territoire participent aussi.

Est-ce que cette hausse des coûts vous oblige à faire des choix plus difficiles ?

Oui. Parce que tu dois toujours regarder l’équilibre global. Tu peux avoir un artiste que tu adores, mais si son cachet représente une part trop importante de ton budget, il faut réfléchir à ce que ça implique pour le reste de l’affiche. Et parfois, un artiste peut prendre une valeur énorme en très peu de temps.

Est-ce que tu as déjà eu de grosses déceptions après avoir programmé un artiste ?

Pas vraiment concernant les concerts eux-mêmes. J’ai plutôt eu des déceptions liées au son ou à l’ingénieur. Il y a eu une fois où j’avais programmé Éric Truffaz et Albin de la Simone. Je n’avais pas écouté le nouveau spectacle d’Éric Truffaz. Il faisait des reprises de films des années 70 et c’était beaucoup plus énergique que ce que j’avais imaginé. Je me suis dit que j’aurais peut-être dû inverser l’ordre. Depuis, j’essaie vraiment de voir les artistes avant de les programmer.

Parce que même avec une programmation cohérente sur le papier, la réalité de la scène peut tout changer ?

Oui. Et l’ordre de passage peut devenir un vrai casse-tête. Sur la grande scène, quatre artistes, c’est vraiment le maximum. Et idéalement, j’aime bien en avoir trois, parce qu’il y a toutes les contraintes techniques, les changements de plateau… Et puis il faut réfléchir à l’énergie de la soirée.

Miki a justement posé cette question d’ordre de passage cette année…

Oui. Au départ, Miki devait jouer plus tard, après Flora Fishbach. Mais je me suis dit : « Est-ce que le jeune public va vraiment attendre minuit pour voir Miki ? » J’avais peur que non. Donc j’ai changé l’ordre.  Finalement, certaines personnes sont parties après Miki, mais beaucoup sont restées pour Flora. Et beaucoup de gens ont vraiment adhéré au projet. J’étais soulagée.

On imagine souvent que le programmateur choisit simplement les artistes qu’il aime. En réalité, il faut donc presque construire une soirée comme un scénario…

Oui, exactement. Il faut penser à plein de choses en même temps. Le public, les horaires, les changements de plateau, les disponibilités, les cachets, les tournées… C’est vrai que c’est plein de paramètres.

Est-ce que tu dirais que le métier de programmateur est ingrat ?

Je ne dirais pas ingrat. Mais difficile. Complexe. Parce qu’il faut respecter ses propres envies, mais aussi le public. Au début, tu peux programmer beaucoup plus avec tes coups de cœur. Et petit à petit, tu prends davantage en compte les attentes du public.

Est-ce que tu as parfois peur de perdre ton identité en faisant trop de choix pour le public ?

C’est une vraie question. Mais je pense que l’identité reste justement dans la façon dont on assemble les choses. On peut avoir des styles très différents et quand même avoir une cohérence. Et puis notre public nous fait confiance.

Vous avez d’ailleurs ouvert la billetterie avant d’avoir dévoilé toute la programmation…

Oui, et ça m’a beaucoup marquée. Les gens prennent des pass trois jours alors qu’ils ne connaissent pas forcément tous les artistes. Il y a une vraie confiance. On sait qu’on va passer un bon moment, même si on les connaît pas. C’est quelque chose qui me fait vraiment plaisir.

Votre public est justement assez particulier…

Oui. On a des gens de 7 à 90 ans. C’est très familial, mais aussi très festif. Et il y a vraiment cette volonté d’avoir un endroit où les gens se sentent bien, en sécurité, respectés. On a beaucoup de public local, mais aussi des gens qui viennent de toute la France pour les artistes québécois. Et puis il y a les vacanciers qui découvrent le festival et qui reviennent ensuite.

Tu as aussi constaté que certains publics plus âgés pouvaient être particulièrement curieux…

Oui. On peut avoir des personnes âgées qui découvrent Flora Fishbach ou Miki et qui adorent. Parfois, je trouve même que les personnes plus âgées sont plus curieuses que les jeunes. Et puis on a aussi beaucoup de bénévoles plus âgés, notamment des femmes qui ont parfois été refusées par d’autres associations. Chez nous, elles trouvent leur place.

Cette dimension humaine semble prendre de plus en plus de place dans le projet…

Oui. Au début, c’était mon projet. Maintenant, c’est vraiment notre projet. On est vraiment une famille autour de ça. Et c’est important parce que l’équipe principale vit à Paris, alors que moi je suis à Saintes. Donc beaucoup de décisions se prennent dans l’urgence et je me retrouve parfois à les prendre seule.

Après cinq éditions, qu’est-ce qui te reste encore à améliorer ?

J’aimerais améliorer la décoration, la scénographie, avoir davantage de choses qui se passent dans le festival. Mais pour l’instant, il y a encore beaucoup de système D. J’aimerais aussi qu’on puisse travailler réellement toute l’année autour du festival. Les trois ans, c’était une première étape : est-ce que le projet est utile au territoire ? À cinq ans, la question devient : est-ce que ce projet peut vraiment être pérennisé ? Là, il faut déjà m’en assurer. La décoration, les choses plus ambitieuses, on verra peut-être à partir de la sixième année. J’aimerais aussi avoir davantage de pop-up, de surprises, de choses hors les murs.

Tu continues donc à imaginer le festival au-delà de ses scènes principales ?

Oui. J’ai envie que Transe Atlantique puisse vraiment prendre sa place sur le territoire. Et à terme, j’aimerais même qu’on puisse aller dans les 36 communes de l’agglomération de Saintes.

Y a-t-il encore des artistes que tu regrettes de ne pas avoir réussi à programmer ?

Oui, beaucoup ! Il y a Angine de poitrine, que j’avais découverte dans un festival de rock québécois. J’avais adoré. C’est du math rock, ils ont des costumes… J’avais même acheté leur merchandising. Je voulais vraiment les avoir, mais le calendrier ne s’est pas fait. Deux fois. Zaho de Sagazan, c’est pareil. On s’est ratés à 24 heures près. Et ensuite, l’artiste a explosé. Les Louanges, c’est aussi un regret, même si on devrait finalement réussir à les avoir l’année prochaine.

Et quels sont tes rêves pour les prochaines éditions ?

J’aimerais avoir une vraie partie folk, jazz. Peut-être même une quatrième soirée, avec quelque chose autour du théâtre. Et j’aimerais surtout avoir une tête d’affiche qui « envoie du pâté ». Il y a aussi des artistes comme Suzanne que j’aimerais beaucoup, mais qui sont aujourd’hui trop chers. J’aimerais également continuer à avoir une vraie parité dans la programmation. C’est quelque chose que je veux depuis le début.

Et puis j’ai une sorte de panthéon personnel avec Mademoiselle K, Catastrophe, Voyou, Théodora, Disiz… J’aimerais aussi vraiment faire une soirée rock. Et pourquoi pas, plus tard, faire revenir certains artistes qui sont déjà venus, mais avec un nouveau spectacle.

Finalement, après cinq ans, qu’est-ce qui te donne encore envie de continuer malgré les difficultés du secteur culturel ?

La musique. Depuis que je suis petite, c’est ma passion. Elle m’a vraiment sauvé la vie mille fois. Elle m’a accompagnée dans les bons moments comme dans les mauvais. C’est aussi pour ça que je suis revenue de Paris à Saintes. J’avais vraiment envie de développer quelque chose ici, d’animer le territoire où je suis née.

Et puis il y a les messages des gens, leurs sourires, les gens qui dansent… Ça peut paraître tout simple, mais c’est ça qui me donne envie de continuer. Quand tu vois les bénévoles aujourd’hui, ce n’est plus seulement ton projet. C’est le leur aussi.

Maintenant, c’est vraiment notre projet et c’est un projet vraiment… On est vraiment une famille autour de ça. Et j’ai envie de continuer à combler les manques qu’il peut y avoir dans l’offre musicale locale, tout en gardant cette identité franco-québécoise. C’est ça qui me donne envie de continuer.

Découvrez l’aftermovie du Transe Atlantique Festival 2026 :