Flora Fishbach (c) Pierrick Lefevre
(c) Pierrick Lefevre

Flora Fishbach en interview sans filtre :  “Il est très facile de percer, mais beaucoup plus difficile de durer”

Rencontrée au Transatlantique Festival, Flora Fishbach s’est confiée sans détour à aficia. L’évolution de son spectacle, la dépression qui a bouleversé sa vie, son rapport au succès, le changement de nom ou encore son prochain album. L’artiste revient sur une période charnière de sa carrière.

Révélée au milieu des années 2010 sous le nom de Fishbach, Flora Fishbach s’est rapidement imposée avec une pop singulière, à la fois sombre, théâtrale et profondément incarnée. Passée par les Inouïs du Printemps de Bourges, nommée aux Victoires de la musique et portée par deux albums, elle a progressivement construit un univers qui dépasse le simple cadre de la chanson. Désormais devenue Flora Fishbach, l’artiste assume une approche plus libre et personnelle, où la mélancolie se mêle à l’autodérision, au mouvement et au goût du spectacle. Alors qu’un nouvel album est déjà en préparation, elle poursuit cette nouvelle étape avec une ambition simple : continuer à explorer, sans se perdre dans les chiffres ni les attentes de l’industrie. Au Transe Atlantique Festival à Saintes, nous avons pu décortiquer tout ça.

Flora Fishbach en interview sans filtre :

Cela fait un moment que le projet Fishbach tourne dans les salles et les festivals. Comment vas-tu toi ?

Exactement, ça fait un moment. Je viens des Inouïs du Printemps de Bourges, j’ai fait le tremplin de Champagne-Ardenne. Je vis toujours dans ce joli coin d’ailleurs. Mais oui, c’était un moment important. J’ai fait des tournées d’une centaine de dates. Tu es toute seule dans ta chambre dans les Ardennes et puis paf ! D’un coup : exposition, Victoires de la musique, tournée… Enfin, waouh ! C’était fort.

 “Entre 2021 et 2023, j’étais en dépression”

– Flora Fishbach

Ton live a énormément évolué ces dernières années. Je t’ai découvert en 2018… Et j’avais été très déçu du concert. Aujourd’hui, il y a des chanteurs, des danseurs et j’ai adoré ! Comment est née cette nouvelle formule ?

C’est vrai que j’ai toujours fait mes instrumentations toute seule. Ensuite, il fallait prendre des musiciens de session pour jouer les albums en live. Sauf que moi, je bouge beaucoup sur scène, je suis dans l’incarnation, et derrière, tout le monde restait un peu figé avec son instrument. Je me sentais un peu seule, en vérité.

Je me suis demandé comment retrouver des corps, des gens dans le même délire et la même énergie que moi. Aujourd’hui, il n’y a plus vraiment de musiciens au sens classique, mais des chanteurs, des interprètes. Il y a un vrai côté groupe et surtout une notion de spectacle. On ne rejoue pas simplement les morceaux comme sur le disque : on les étire, on les met en scène, on raconte quelque chose. J’ai trouvé une formule qui m’épanouit énormément.

On ressent une énergie beaucoup plus lumineuse aujourd’hui…

Oui. Pendant la tournée de mon deuxième album, j’allais très mal. Entre 2021 et 2023, j’étais en dépression. Et je pense que le public ressent énormément quand tu n’es pas bien dans tes baskets. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Je suis fière de ce qu’on propose, je suis entourée d’une équipe en or. Cette complicité, ça change tout. Et ça se ressent sur scène.

Tu définis ton show comme un concert ou comme un spectacle ?

Les deux existent et aucun n’est supérieur à l’autre. Je peux être bouleversée par PJ Harvey seule avec sa guitare. Mais moi, j’aime aussi les artistes qui proposent un véritable univers. J’aime beaucoup l’expressionnisme des années trente comme Klaus Nomi. J’apprécie aussi beaucoup Nina Hagen… Les grands showmens. Puis surtout, c’est exaltant, c’est un défouloir. Et là, c’est un défouloir où on se défoule sur scène, les gens se défoulent aussi. Ce sont deux choses différentes. Mais je ne m’interdis pas de refaire des concerts classiques en acoustique l’année prochaine, par exemple.

Ton spectacle reste traversé par une certaine noirceur, mais aussi par beaucoup d’humour. C’est ça ?

Parce que j’ai longtemps été enfermée dans cette noirceur. Derrière Fishbach, je me cachais un peu. À force de chanter la tristesse, j’avais l’impression de devenir de plus en plus triste. Sortir de cette dépression, c’était comme reprendre une grande respiration. Tu apprends à avoir de la tendresse pour toi-même. Et puis il faut savoir rire de soi. Je crois que ça, c’est aussi vieillir : être plus détendue avec soi, retrouver le plaisir adolescent de jouer de la musique.

Jouer dans un plus petit festival comme le Transatlantique à Saintes, est-ce différent de toutes tes autres expériences ?

Chaque date me donne le même trac. Mais j’adore ces festivals à taille humaine. Les loges étaient dans une église… c’est quand même fou ! On sent que tout est fait avec beaucoup d’amour : les bénévoles, l’accueil, la proximité avec le public. Pour moi, le mood est presque plus important que la technique. J’aime les endroits où on peut s’amuser entre copains. Tu es beaucoup plus proche des artistes. Même du public entre vous, il n’y a pas de mouvement de foule. Tout le monde est un peu croisé. C’est beaucoup plus respectueux, je trouve, quand on est en petit comité.

“Je n’ai jamais voulu être connue”

– Flora Fishbach

Tu as parfois évoqué un succès difficile à vivre. Où en es-tu aujourd’hui ?

Je l’ai très mal vécu. Enfin, c’était un succès relatif, mais je n’ai jamais voulu être connue. Ce que je voulais, c’était faire de la musique. Le fait que ça devienne mon métier était merveilleux… mais aussi très angoissant. Quand tu dépends de la musique pour vivre, tu ne composes plus tout à fait pareil. Mon ambition aujourd’hui est purement mélodique : faire de bons morceaux, m’amuser avec mon public et avec les gens qui travaillent avec moi.

Est-ce qu’il y a encore un plafond de verre que tu aimerais casser pour aller plus loin, plus haut ?

Bien sûr, j’aimerais que davantage de personnes aient accès à ma musique. Quand je vois Zaho de Sagazan exploser avec une proposition aussi aventureuse, je me dis que le grand public n’est pas frileux. Alors comment transformer l’essai maintenant que je ne suis plus sur une major, en maison de disques ? J’en sais rien. Au contraire, je crois même qu’on a réussi à toucher d’autres publics avec « La machiavela », des morceaux un petit peu foufous comme ça, notamment dans la communauté queer, qui est vraiment le meilleur des publics qui soit. Vraiment. C’est très fidèle, très investi.

Donc je ne sais pas comment transformer l’essai. On va jouer à Maroquinerie de Paris le 12 mars prochain, c’est pas mal quand même. On va déjà faire ça et puis on verra si les programmateurs des festivals suivent.

Pourquoi avoir finalement adopté le nom Flora Fishbach ? Pendant longtemps tu refusée que l’on t’appelle par ton prénom…

Parce que je me cachais derrière Fishbach. Je voulais séparer la femme de l’artiste, mais ce n’est plus vraiment ma vision des choses. Et puis les journalistes qui me lançaient « Bonjour Fishbach », j’avais l’impression de recevoir une torgnole à chaque fois ! ça faisait nom de groupe de métal, là. Alors que c’est mon nom de famille. Donc dans la forme, on est mieux là. « Flora Fishbach », ça ramène de la douceur, un peu de moi quoi, ça me ressemble davantage. Derrière l’image d’une femme froide ou dure, il y a quelqu’un de beaucoup plus tendre. Un petit peu de douceur.

Et puis surtout, tu sais, j’avais tellement une noirceur quand je ne m’appelais que Fishbach. Derrière, je me cachais un peu derrière cet alter ego. On parle beaucoup de « manifester » là-dessus, manifester au monde. Et en fait, j’avais l’impression de devenir de plus en plus triste à force de chanter ça et de m’enfermer là-dedans. Alors j’ai pris un peu d’auto, et surtout d’autodérision. Il faut savoir rire de soi.

Je te dis, je suis sortie d’une très grave dépression en 2023. Et vraiment, tu sais, quand tu sors la tête de l’eau et que tu respires d’un coup… Là, tu te regardes et tu peux te dire : « Mais quelle tendresse tu peux avoir. » C’est OK d’aller mal et de se dire : « Waouh, comment je m’en sors. » Et rire de soi. Savoir rire de soi.

Tu penses qu’il y a d’autres éléments qui ont pu intervenir dans ce mal-être ?

Je pense que c’est vieillir aussi, ce qui me fait ça. C’est être un peu plus détendue avec toi-même, détendue avec le monde, avec tes exigences par rapport à ton métier, et retrouver le plaisir adolescent de jouer. Mon dernier disque, Val Synth, je l’ai fait très vite. Et sans me poser trop de questions. Je pense que c’est comme ça qu’il faut faire. Ne jamais oublier pourquoi on faisait de la musique : pour faire du bien avant tout.

Malgré tout, ton dernier album semble avoir moins de streams que le précédent. Tu l’expliques comment ?

Je ne regarde pas les stats. Les chiffres sont de faux amis. Il y a des artistes avec des millions d’écoutes qui ne remplissent pas leurs salles. À l’inverse, j’ai un public extrêmement fidèle. Les gens sont investis, ils viennent aux concerts. Il y a des gens qui ont énormément d’écoutes et qui ne remplissent pas leur concert. Il y a des gens qui ont des millions de followers, il y a trois cents personnes devant le concert. Avant, quand on achetait un album, on pouvait le poncer, l’écouter. On ne savait pas combien de fois la personne l’avait écouté.

Aujourd’hui, il y a une playlist qui tourne en boucle. La personne, elle s’en fout complètement de ton morceau. Donc je t’avoue que là, les gens sont extrêmement investis et je suis plus là-dessus. C’est plus ça qui m’intéresse. Le succès, tout ça, c’est relatif. Tu vois, moi, j’arrive à remplir mes salles. Je ne suis pas une instagrameuse non plus. Je devrais peut-être faire davantage de contenu musical… mais on verra !

Quelle est la plus grande leçon que tu as apprise dans l’industrie musicale ?

Qu’il est très facile de percer, mais beaucoup plus difficile de durer. On réclame des découvertes en permanence, tout en étant extrêmement nostalgique. Parce qu’il y a un aspect découverte : on veut des découvertes en permanence, en permanence. Et à la fois, les gens sont de plus en plus nostalgiques. C’est-à-dire qu’on n’écoute pas toujours des nouveautés. Même moi, je vais réécouter des vieux albums. Là, je réécoutais Linkin Park, Meteora, parce que c’est inlassable. Et en même temps, c’est une industrie un peu cruelle. Tous les clichés qu’on peut en avoir, tout est vrai. Tout est vrai. Les requins dans les maisons me disent : tout est vrai. Ça, c’est dur.

Le chapitre Valsynth est-il terminé ?

Oui… parce que le suivant est déjà en route. Je suis actuellement en studio près de Bordeaux avec un producteur hollandais. On travaille en anglais, ce qui nous oblige à aller droit au but. Il apporte une couleur différente, plus chaleureuse dans le son, dans les voix. J’adore travailler avec des personnes nouvelles : elles t’emmènent ailleurs. Le cœur de ce métier, c’est d’explorer et de toujours réussir à se surprendre.

Tu prépares déjà cette grande date de 2027 dont on parlait tout à l’heure. Que peux-tu déjà nous dire?

On a volontairement fait moins de concerts pour préserver cette tournée. Du coup, chaque date devient précieuse. Sur cette date à la Maroquierie en 2027, on pourra enfin réaliser tous les rêves un peu inavouables : une grande salle, des invités, davantage de mise en scène… Ce sera l’occasion de créer quelque chose d’unique. Et surtout, comme j’aime dire : ce sera « rigoler copine ». Jouer avec ses potes, prendre des risques et célébrer la musique ensemble.