L’année 2026 commence avec un nouveau projet pour Flore Benguigui, l’artiste et activiste que nous avons découverte au sein de L’Impératrice. Nous l’avons rencontrée pour discuter de son premier single de jazz, “More Understanding Than A Man”.
C’est une nouvelle ère qui commence pour Flore Benguigui ! Après de nombreuses années avec L’Impératrice, la jeune femme a récemment pris la décision de s’émanciper de ses anciens camarades pour se consacrer à d’autres projets. En parallèle de ses shows en tant que DJ, de son podcast engagé ou encore de ses chroniques à la radio, elle est également revenue aux sources en se consacrant au jazz. Ce genre musical la berce depuis sa jeunesse, et c’est en toute logique qu’elle a regroupé ses musiciens favoris pour former un nouveau groupe : Flore Benguigui & The Sensible Notes. Et pour couronner le tout, elle vient d’annoncer sa signature au sein de Decca Records, la branche classique d’Universal Music France. Rencontre avec une femme passionnante !
Flore Benguigui, l’Interview Dix-Moi :
1) Salut Flore ! Pourrais-tu te présenter à nos lecteurs qui, peut-être, te découvrent ?
Ouh là ! Alors, ben moi, je m’appelle Flore Benguigui. Je suis chanteuse, auteure-compositrice. Et j’ai aussi un podcast, qui s’appelle “Cherchez la femme”. En fait, on me connaît surtout parce que j’étais dans L’Impératrice en tant que chanteuse et auteure-compositrice pendant neuf ans, que j’ai quitté récemment en 2024.
Mais, avant ça, j’ai fait des études de jazz. J’ai commencé la musique assez tôt, mais j’étais pas très douée. J’ai commencé par le jazz, quand j’avais à peu près quinze ans, parce que j’ai rencontré deux musiciens actifs dans cette scène-là, à Avignon – parce que je viens d’Avignon, dans le Sud de la France. Il s’agit donc d’un pianiste et d’un contrebassiste, qui étaient plus âgés que moi et qui m’ont appris cette musique-là en jouant avec eux, dans des restos, des bars, des trucs comme ça, des mariages… Et après, une fois arrivée à Paris, je me suis inscrite au Conservatoire de jazz. C’est d’ailleurs un peu par ce biais-là que je suis rentrée dans L’Impératrice, parce que des gens qui étaient en cours avec moi les connaissaient, mais même lors de mon temps avec le groupe, je n’ai jamais arrêté de faire des concerts de jazz. J’avais ma propre résidence dans un club parisien qui s’appelle le Baiser Salé, qui est un club de jazz assez reconnu, mais tout petit, genre soixante-quinze places. Même entre mes tournées avec L’Impératrice, j’arrivais toujours à me caser une date tous les deux mois là-bas, et je retrouvais ces mêmes musiciens avec qui je joue depuis que j’ai quinze ans. D’ailleurs, c’est avec eux que j’ai lancé ce projet, ce nouveau projet. Mais qui en fait est ancien, quoi.
2) Le single qui donne le coup d’envoi de ce nouveau projet s’intitule “More Understanding Than A Man”. Quelle est son histoire ?
En fait, c’est une reprise. Ce titre, ce n’est pas moi qui l’ai écrit, mais c’est une chanteuse américaine culte des années 60, qui s’appelle Margot Goyan. On la connaît très peu en France, elle a sorti un seul album dans les années soixante, dans le style pop… mais elle était également connue pour avoir écrit plusieurs titres jazz en tant que ghostwriter. Elle aussi a fait une école de jazz, genre dans lequel elle a bâti une carrière et écrit pas mal de standards, mais en fait elle n’est pas du tout reconnue pour ça. Et comme j’adore fouiner, j’ai découvert dans une de ses démos un morceau qu’elle avait écrit dans les années cinquante, très jazz, qui s’appelle “More Understanding Than a Man”, et qui en plus a des paroles hyper misandres, fun, actuelles en fait… Dans lesquelles je me suis, bon, un petit peu reconnue, j’avoue. Comme, je pense, beaucoup de gens.
Contrairement à plusieurs de ses titres, ce morceau n’a jamais été repris, et je me suis dit qu’il fallait absolument que les gens découvrent cette pépite. Et puis après, peut-être que ça va les amener aussi à découvrir la discographie de Margot Goyan, qui est morte en 2025, mais qui a laissé pas mal de morceaux derrière elle et qui sont tous aussi géniaux les uns que les autres.
3) Tu parles de notion misandre dans les paroles. De quoi parle ce titre ?
Le texte parle de cette femme qui, lorsqu’elle a besoin de rire, de pleurer, de se confier, d’échanger ou même juste de ne rien faire… va à la rivière, parce que la rivière est beaucoup plus compréhensive qu’un homme ne l’a jamais été. Et tout le morceau, elle se pose la question de savoir pourquoi, au fond, tombons-nous amoureux des hommes ? Parce qu’ils ne nous comprennent même pas. Ils ne sont pas compréhensifs du tout. Et je trouvais ça assez drôle parce que ça n’a pas trop vieilli.
“More Understanding Than a Man” a des paroles hyper misandres, fun, et actuelles dans lesquelles je me suis un petit peu reconnue, j’avoue.
4) Comment vous êtes-vous réapproprié ce titre, avec tes musiciens ?
Ce qui est assez personnel, c’est qu’en fait on l’a complètement réarrangé. Déjà, on a ajouté un synthétiseur. Ce morceau mélange des instruments typiques du jazz, genre la contrebasse, le piano, la batterie, les percussions… Mais on a rajouté un synthétiseur, qui donne, du coup, une sonorité un petit peu anachronique. Ça fait un espèce de mélange des époques. Surtout que tout a été enregistré en live, tous dans une même pièce, ce qui ne se fait pas trop aujourd’hui.
De nos jours, les gens ont quand même tendance à tout faire séparément, parce que réunir tout le monde en même temps est très coûteux. On voulait avoir ce côté hyper instantané, enfin une photographie de l’instant avec ses imperfections. Et c’est ça qui rend le morceau aussi touchant et atypique. On n’a rien touché à l’ordinateur, tu vois. C’est assez brut. Ah, et dernière chose, j’ai un peu poussé le vice jusqu’à faire chanter des chœurs super misandres à des hommes. Je trouvais ça assez drôle de faire chanter les paroles par des mecs, quoi.
5) Ces collaborateurs dont tu t’es entourée en studio, étaient-ce eux aussi des musiciens que tu connaissais depuis ta jeunesse ?
Pas forcément. On m’a proposé, tu vois, de me présenter à des gros producteurs de jazz, mais je voulais pas du tout. Je voulais vraiment faire ce projet avec soit des gens qui sont vraiment très proches de moi humainement, soit des femmes. Il fallait qu’on ait une compréhension mutuelle, une bienveillance, une espèce de respect. Sur ce morceau, on retrouve les trois musiciens avec qui j’ai grandi, avec qui je joue depuis que j’ai quinze ans. Et après, je voulais qu’il n’y ait que des femmes à la technique parce que c’est un poste qui est quand même très souvent réservé aux hommes. Avant ça, je n’avais jamais fait de séances de studio avec des femmes à la technique. Et là, il n’y avait que des femmes, ce qui était trop agréable.
D’ailleurs, l’ingé’ son qui nous a accompagnés en studio, c’était une femme qui s’appelle Jennifer Gros, qui est vraiment super et qui n’avait jamais fait de jazz. Je ne voulais pas avoir à tout prix quelqu’un qui avait une patte jazz, c’était plus important d’avoir un bon feeling sur la personne. Et je l’admire beaucoup, je savais qu’elle allait sentir la musique et savoir comment faire. Et ça m’intéressait aussi qu’elle ne le fasse pas de façon jazz. Toujours de façon très fluide, j’ai choisi Nicky Green à la réalisation. C’est mon amoureux dans la vie, et sinon j’ai également fait appel à une section cuivre entièrement féminine. Mais ça, ce n’est pas sur les deux morceaux qui viennent de sortir, ce sera sur le reste de l’album. Il y avait vraiment cette envie de, voilà, créer une espèce de cocon bienveillant avec beaucoup beaucoup de femmes, quoi.

Lire Aussi : Ruthee en Interview Dix-Moi : “J’ai été renvoyée du conservatoire car j’étais trop douée”
6) Est-ce que cette démarche de s’entourer essentiellement de femmes vient du fait que tu as peut-être l’impression que les femmes comprennent mieux ton projet et exécutent le mieux ta vision quand il s’agit de la matérialiser ?
Oui, bien sûr. Je pense que, forcément, j’ai quand même été dans cette industrie, pendant neuf ans, entourée que d’hommes qui n’étaient pas à l’écoute, pas bienveillants, pas sympa, bref… Et j’ai vu aussi ce que c’était d’être la seule femme dans un groupe d’hommes. Tout simplement, tu es complètement invisibilisée et invisible. Et, je pense que pour moi, c’était important de m’entourer de femmes, déjà pour effectivement avoir cette sensation d’être entendue et comprise, mais aussi parce que les femmes sont extrêmement compétentes et on leur donne pas de travail.
Dans l’industrie de la musique, elles sont en minorité parce qu’on ne leur donne pas de place, on les invisibilise. Donc, pour moi, c’était aussi un acte militant d’aller trouver des femmes à la technique, par exemple. Ça demande un effort, parce qu’elles sont plus rares. Et puis après, une fois que tu as trouvé une femme, il faut aussi que ça te corresponde quand même en termes d’univers, même humainement etc. Donc, ça demande un effort de recherche. Alors qu’évidemment, trouver un homme à la technique, ça va prendre une minute trente. Tu sors ton téléphone et il y en a cinquante mille.
7) Est-ce qu’on se sent prise au sérieux dans le monde très conservateur du jazz, lorsqu’on est une femme ? D’autant plus dans ton cas, avec ton background d’artiste pop et ton side quest en tant que DJ ?
Je pense que, de toute façon, quoi qu’on fasse on ne sera jamais vraiment prises au sérieux. Le jazz est évidemment un milieu encore plus difficile pour les femmes, parce qu’au sexisme s’ajoute aussi le snobisme, évidemment… Mais, l’idée de ce projet, c’était justement de montrer qu’on peut faire du jazz qui soit pas chiant, qui soit hyper accessible. Et en vrai, le jazz est une musique accessible. C’était la musique populaire dans les années trente, quarante, cinquante. Le jazz, c’était la musique qui était numéro un au Billboard. C’est une musique extrêmement fun pour moi, et j’ai pris beaucoup de plaisir à la jouer pendant des années.
Les gens qui me connaissent un peu savent que je viens d’abord du jazz, en fait. J’ai quand même ce bagage-là, depuis longtemps. La preuve, j’ai animé durant plusieurs mois une émission de jazz sur FIP, et ça a pu montrer aux gens que je la connais très bien, cette musique, et que je ne débarque pas de la pop en m’inventant une passion pour le jazz.
8) Ce premier single jazz s’accompagne d’une B-Side, qui est une reprise de la chanteuse française Barbara : “Dis, quand reviendras-tu ?”. Pourquoi as-tu souhaité sortir ce titre qui, pour le coup, est un véritable classique ?
Pour moi, c’était important de reprendre un morceau en français, déjà. Parce que je suis française, et que le jazz en français, c’est pas très répandu… C’était aussi important de sortir ces morceaux en premier, car ils sont écrits par des femmes, qui plus est avec deux trajectoires très différentes, mais ce même talent incroyable pour l’écriture et la composition. Parce qu’elles ont aussi composé chacune leur morceau.
Alors oui, ce titre de Barbara a été repris plein de fois, mais là, l’idée, c’était à nouveau de rajouter quelque chose de différent, avec le synthétiseur et avec des instruments de jazz. En fait, c’est un morceau beaucoup plus badass qu’on le croit. Quand on écoute “Dis, quand reviendras-tu ?”, on visualise cette femme abattue qui dit à son partenaire qu’elle n’est rien sans lui. Mais en fait, Barbara dit quand même à la fin “Bon, par contre, si tu ne reviens pas, moi je vais passer à autre chose”. Elle dit : “J’irai me réchauffer à un autre soleil […] Je n’ai pas la vertu des femmes de marins.” Elle montre sa vulnérabilité, son attachement à un homme, mais en même temps elle fait preuve de sa force en montrant qu’elle arrivera à refaire sa vie s’il ne revient pas. Elle n’est pas non plus à sa disposition. Les paroles sont autant déchirantes que sublimes.
C’était important pour moi de m’entourer de femmes pour avoir cette sensation d’être entendue et comprise, mais aussi parce que les femmes sont extrêmement compétentes et on leur donne pas de travail [dans l’industrie musicale].
9) Les reprises sont très fréquentes dans le jazz, mais est-ce qu’à l’avenir tu souhaiterais sortir des chansons originales dans ce style ?
Pourquoi pas ? C’est vrai que dans le jazz, j’aime plus l’idée d’aller chercher des pépites parce que je suis une grosse diggeuse, j’aime bien aller chercher… En fait, des standards de jazz, il y en a des tonnes, mais j’ai la sensation qu’on joue toujours les mêmes alors qu’il y en a tellement qui n’ont jamais… connu la lumière qu’ils méritent. Il y a beaucoup de morceaux qui n’ont pas été joués depuis les années trente. C’est pour ça que je me dis que je ne ressens pas forcément ce besoin, cette urgence, d’aller écrire dans ce registre-là.
Mais qui sait ? Peut-être….
10) Tu parles d’un album jazz qui sortira donc cette année. À quoi faut-il s’attendre de ce projet ?
Et bien, il sera uniquement composé de morceaux qui existaient déjà, mais qui ont été, pour la plupart, très peu joués. Et surtout, qu’on a revisités, à ma sauce. On a voulu mélanger des instruments acoustiques, des instruments de jazz avec des synthétiseurs, toujours garder ce côté un peu analogique… Créer un véritable mélange des époques et des genres assez surprenant.
Et évidemment, l’idée serait aussi de défendre ce projet sur scène. Il y a une release party, au New Morning de Paris, le 25 mars. Le live, c’est l’essence même du jazz. C’est une musique qui se joue, qui se partage. Entre nous musiciens, mais aussi avec le public.
Découvrez le dernier single de Flore Benguigui, “More Understanding Than A Man” :
Lire Aussi : Orlane en interview Flash : “J’ai hâte de faire découvrir cet album à Paris“







