Isabelle Boulay en interview : « Benjamin Biolay est un alter ego »

Isabelle Boulay - © Peter Lindbergh 02
Isabelle Boulay - © Peter Lindbergh

Isabelle Boulay revient sur le devant de la scène avec un nouvel album, En vérité, dont elle nous parle longuement dans un entretien à retrouver en intégralité dans le premier numéro du magazine aficia.

Trois ans après la sortie de son disque de reprises des chansons de Serge Reggiani, Isabelle Boulay est de retour avec En vérité, un album original actuellement soutenu en radio par le single « Un souvenir » et qu’elle défendra sur scène cet automne. Ce sont aussi les premiers titres inédits que présente la Québécoise en six ans, et qui plus est réalisés pour la plupart par Benjamin Biolay, derrière ses plus grands tubes. On retrouve par ailleurs aux crédits de nombreux noms, comme celui de Raphael, de La Grande Sophie et de Carla Bruni.

En vérité, c’est votre 15ème album. La route commence à être longue. Et lorsqu’on regarde dans le rétroviseur, quel sentiment domine ?

Chaque fois que je sors un nouvel album, je réalise que c’est un privilège, une chance que je suis tout à fait en mesure d’apprécier. Faire un disque, c’est une démarche, une histoire… C’est mettre en forme des chansons qui vont être comme des chapitres de choses dont on a envie de parler, qu’on a envie de partager. Pour moi, ce qui est important, c’est que l’envie de faire soit toujours aussi forte. Un disque, c’est de l’artisanat. Il faut des années pour en faire un, même si quand on entre en production les choses se passent assez rapidement. Mais avant, il y a beaucoup de préméditation.

Vous avez buté en prononçant le mot « chapitre », comme si vous hésitiez sur le mot à placer derrière, pour ne pas dire « un nouveau chapitre de votre vie »

Oui, mes chansons n’ont pas nécessairement un caractère autobiographique. C’est plus entre les lignes des textes qu’on me trouve réellement. Ma façon d’interpréter est davantage dans l’ouverture.

« Je suis de plus en plus exigeante »

15 albums, ça signifie que c’est toujours plus difficile d’établir des setlists pour les tournées. Il y en a une nouvelle qui va bientôt démarrer et qui passera en France cet automne. Peut-on faire l’impasse sur les classiques ?

Ça fait presque 25 ans que j’entretiens le lien avec le public au Québec. Ce sont 25 années de chansons et une histoire qui s’écrit des deux côtés. Si j’ai la chance de pouvoir faire de la scène, c’est parce qu’il y a toujours un public qui est là pour assister à mes spectacles. C’est avec lui que j’ai évolué, que je me suis construite, que j’ai pris de la maturité. Finalement, on a grandi ensemble. Donc évidemment qu’il y aura les chansons qui témoignent de ce beau et long voyage.

Je trouve que ce nouveau disque En vérité marque à la fois une évolution et la continuité, notamment pour la réalisation puisque l’on retrouve encore une fois Benjamin Biolay aux crédits. Pourquoi lui ? Pourquoi ne pas essayer de travailler avec quelqu’un d’autre ?

C’est avec lui encore une fois que j’avais envie de me retrouver en studio. C’est quelqu’un qui a un talent fou. Et je suis aussi de plus en plus exigeante. Avec Benjamin, je ne me sens pas obligée de me justifier ou de m’expliquer. Comme il me connaît depuis une vingtaine d’années maintenant, je bénéficie du fait qu’il me comprenne totalement. C’est quelqu’un qui a les mêmes goûts et qui a envie d’atteindre les mêmes niveaux d’exigence que moi. Professionnellement parlant, c’est un alter ego.  Benjamin Biolay ne m’a jamais déçue. Il arrive à faire ressortir le meilleur. Plus on avance, plus nous sommes dans l’affinage. Comme il connaît bien la matière, c’est plus facile pour moi de lui donner les clefs.

« Le miracle avec Carla Bruni s’est produit »

Avez-vous eu des propositions d’autres réalisateurs, ou même des envies d’ouvrir ce répertoire à d’autres personnalités sur ce disque-là ?

Raphael ma écrit et composé deux titres, « Tout sera pardonné » et « Guerre civile ». Il les a aussi réalisés. J’avais une confiance assez grande en lui. Ce qu’il a proposé était tout à fait cohérent avec ce que Benjamin propose. Mais sinon, c’est vrai qu’il y a d’autres réalisateurs avec lesquels je rêve de travailler. Notamment avec des artistes de country américains. Il y a aussi Osvaldo Montes, avec qui j’ai travaillé quand j’avais 19 ans. J’avais fait la bande son d’un télé-film portant sur la vie d’une chanteuse québécoise qui avait eu énormément de succès en Amérique Latine. On avait enregistré les chansons avec l’orchestre symphonique de Buenos Aires. J’aimerais beaucoup enregistrer un jour un album avec ces musiciens-là.

L’évolution se situe plutôt du côté des auteurs et des compositeurs. On retrouve sur cet album les griffes de La Grande Sophie, Cœur de Pirate, Julien Clerc ou même Carla Bruni, qui ont l’habitude de collaborer en tandem. Qu’est-ce qui a retenu votre attention dans leur alliance ?

J’avais déjà travaillé avec Julien Clerc précédemment, sur d’autres albums. Mais c’est vrai que j’avais envie depuis longtemps d’un texte de Carla Bruni. Ce n’est pas un rêve qui date d’hier… On s’est trouvées une fois ensemble sur un plateau de télévision, dans les coulisses. Elle est venue vers moi et m’a complimentée. Elle m’a dit : « Je voudrais vous écrire une chanson. Mais une bonne chanson ». Et moi j’allais justement lui demander la même chose. On peut dire que ça c’est donc fait assez naturellement. Et le miracle s’est produit ! (Sourire) C’est comme ça que j’ai reçu un jour la chanson « Le garçon triste ».

Écoutez le titre « Le garçon triste » d’Isabelle Boulay :

Je suis presque impressionné en voyant les crédits de cet album-là. Est-ce une fierté ou, d’une certaine manière, faut-il y voir une reconnaissance de vos talents d’interprète ?

(Rire) Je suis en quelque sorte une espèce de dénominateur commun. C’est surtout qu’avant d’être une interprète, je suis un public. Et j’ai la chance à travers le métier que je fais d’aller vers des gens que j’aime, avec qui je trouve des affinités, en écoutant Cœur de Pirate, La Grande Sophie ou Carla Bruni. Mais en tant que ‘public’. J’ai le privilège de pouvoir demander des chansons à ces gens-là. On a eu envie les uns des autres.

« Je me sens Québécoise adoptée par les Français »

Étant donné que ce sont majoritairement des artistes de chez nous, vous sentez-vous française d’adoption ?

La France est devenue une seconde nature. Je me sens plutôt Québécoise adoptée par les Français. (Sourire)

Je parlais de continuité à l’instant. Vous chantez principalement l’amour dans En vérité. L’expérience parle aussi forcément. Comment appréhendez-vous les sentiments aujourd’hui, et vos sentiments de manière plus personnelle ?

L’amour est l’un des sujets les plus inépuisables qui soit. Je pense que tout le monde rêve de la même chose, de trouver quelqu’un qui l’aime et qu’on va aimer. C’est quelque chose de fondamental. Pour les êtres humains, on ne trouve jamais de réponse à la question de l’amour. C’est pour ça que je le chante encore… (Sourire)

Mais vous semblez tout de même plus apaisée. 

Comme beaucoup de choses où finalement on lâche prise. Il faut laisser aller… J’essaie de mettre ma main dans des mains plus accueillantes.

Dans cet album, il y a plusieurs langues aussi. Était-ce une manière de rappeler que l’amour est universel ou est-ce que le Français ne suffisait pas pour exprimer des émotions particulières ?

C’est plutôt une histoire de sonorités. Une chanson en italien, traduite, ne véhiculera pas la même chose qu’en français. Idem pour des titres de country américaine. C’est aussi proposer le voyage. Une chanson, ça voyage à l’intérieur de nous. À Montréal, il y a des quartiers francophones. Parfois je m’y arrête et les gens me disent, en anglais : « J’adore votre voix. Je ne comprends pas toujours ce que vous chantez ». Donc ça veut dire qu’ils écoutent mes chansons, sans les comprendre.

Je voulais terminer en m’arrêtant sur le dernier titre, « Guerre civile », qui est un peu à part du reste de l’album… 

Oui, c’est une chanson à caractère plus sociale. Je rappelle ici que nous sommes tous des êtres humains qui participons au monde. Ma façon d’y participer, c’est d’essayer d’être un remède à l’horreur ou à l’incompréhension que je constate.