Treize titres, aucun featuring et une mise à nu inattendue. Avec Karma, Bigflo et Oli délaissent le storytelling pour se raconter eux-mêmes. Un disque brut, libéré des attentes, qui laisse enfin place à Florian et Olivio. Voici pourquoi cet album est, selon nous, leur plus beau pari.
Pourquoi moi ? Qui ne s’est jamais posé la question. Quand le hasard ou l’inattendu toquent à la porte, l’humain cherche des réponses. Souvent dans l’imperceptible, le cause à effet, dans cet effet papillon qui semblerait tout régir. Certains appellent ça le karma.
Un mot, une croyance aux mille significations, choisi comme thématique centrale du dernier album de Bigflo et Oli. Un treize titres, 46 minutes, aucun featuring. Un projet qui a poussé le duo en dehors de ses acquis, dans lequel nous avons pris un grand plaisir à nous plonger. La digestion aujourd’hui bien entamée, aficia livre son expérience avec ce disque.
Du récit à la confession
“Prenez de la distance”, voilà les mots choisis par les deux rappeurs pour ouvrir ce nouvel opus. Dès les premières écoutes, Karma s’impose comme un projet à thème. Mais pas n’importe lequel. D’habitude maîtres dans l’art du storytelling, style à travers lequel ils ont ouvert les portes du succès, Bigflo et Oli prennent avec Karma un contrepied.
Plus question d’histoires isolées, ici, on arpente un agglomérat de notes, écrites et composées autour de ce mot. Un ressenti de “feuilles collées” qui ne sort d’ailleurs pas de nulle part, en interview promo, les artistes le confient : Karma ne devait pas être ce cinquième album. Il finira par le devenir, tant la sincérité de ses textes définissait le duo dans sa plus belle complexité : leurs singularités.
Ce premier choix bouscule donc dès le départ, avec un air presque freestyle pour “Family Business”, le son d’ouverture, le ton est donné : l’album plongera dans la perception de chacun et passera son temps à définir ce mot dans tous les sens. Là se niche la première réussite de l’album : à deux, Bigflo et Oli nous emmènent (presque pour la première fois), à la découverte de Florian et Olivio Ordonez.
Karma : es-tu un dieu ou un destin ?

Pour Oli, le karma se dessine en grandes questions, c’est un peu sa religion à lui, l’autocroyant. Lorsque le réel est l’insupportable, on essaye de lui donner sens pour mieux l’affronter.
“Quand Flo avait peur d’avoir une maladie, j’avais peur qu’il s’en crée une pour de vrai. J’avais des tocs et des fixettes de petit frère. Auto-religion, j’improvise des prières. Karma, tu m’as oublié, à croire que tout ça je l’ai mérité. La boule au ventre, j’étais terrifié, et j’veux pas mourir sans connaître cette vérité”, écrit-il dans le titre éponyme du projet.
Avec Karma, Oli livre ses tripes, son rapport à la mort, les liens sociaux qu’il peine à maintenir sous les projecteurs, et ce fichu besoin de validation qui lui colle à la peau (« 44D » ; « minimum ; « Focus« )
Bigflo, réelle lumière du projet

Bigflo, de son côté, dévoile un rapport au karma plus concret, un bilan souvent doux-amer. Entre deux réflexions sur un matérialisme (minimum) remis en question (certaines phases font d’ailleurs écho à l’album Oso de Caballero ndlr), le karma agit chez lui comme une barrière morale. Une justice, parfois.
Il questionne aussi son rôle de frère, protecteur, parfois difficile à maintenir face aux critiques. Rester solaire pour deux, un défi… Il prend un peu sa revanche dans cet album. Apaisé, il ne porte plus le monde sur ses épaules, mais il est simplement fier. Fier du chemin parcouru, fier de ce qu’ils sont devenus.
La gestion du succès y est aussi dépeinte. Après avoir couru après, il fallait endosser seul les contrastes des premiers chèques. Dans ses textes, la vengeance se savoure froide, mais son goût est inimitable Les dieux et les rois.
Dans « Karma », il lâche : “Mon parrain sur un lit d’hôpital et moi le grand pragmatique, j’me mets à prier. Je sais bien que le ciel c’est du gaz mais au fond d’moi j’espère que c’est plus”. Dans Remontada : “J’regardais la brioche à travers le carreau. J’aime pas mon avenir, j’ai redistribué les cartes du tarot”.
Jamais le rappeur ne s’était autant dévoilé, il tombe complètement le masque du grand frère qui assure pour avouer ses doutes de gamin et une psychologie parfois fragile (Focus).

Au-delà des mots, ces visions se complètent musicalement par une prise de risque inédite. Les flows mutent. Bigflo assume des phases « ricaines » revanchardes à 200%, tandis qu’Oli, s’il maîtrise toujours son fast-flow déclamé, libère un solo autotuné « tumemanques » dans une mélancolie profonde.
Toutes ces dualités viennent casser une pudeur chez le duo et créent un lien d’intimité nouveau. Karma réussit l’exploit, probablement inattendu pour les deux frères, de les faire se rejoindre alors qu’ils parlent d’eux-mêmes, séparément. C’est fort, c’est juste, et ça pousse au repeat.
(Une larminichète alors que j’ai même pas de frère, ndlr).
Ce sera l’album le plus apprécié de Bigflo et Oli
Et cette vague d’émotions, difficile d’imaginer que nous ayons été les seuls à la ressentir. Car si le projet n’a peut-être pas eu l’ambition commerciale de ses prédécesseurs, il n’a pas oublié pour autant les fondamentaux qui rendent le duo si magnétique.
Oui, l’album est différent, ça ne fait aucun doute. Pas de textes polis à l’obsession, ni de refrains calibrés pour les algorithmes. L’écriture, les placements, les flows, tout est brut, frontal. Certains morceaux (Osaka, rap hardcore) transpirent même l’urgence, avec des prises de son qui gardent la trace du direct.
Mais on ne s’y trompera pas, malgré cette apparente désinvolture, leur univers est toujours-là. Les métaphores filées, les jeux de mots, les mises en images entre intime et universel…
Vous auriez encore un doute ? Prêtez attention aux mélodies et aux arrangements. Ce sont des musiciens avant tout, et cet album le souligne avec force. L’intro de 44D, l’outro de Karma, Du rap hardcore… Du miel, tout simplement.
Alors oui, tout est là. Dans Karma, Bigflo & Oli ont décidé de montrer leur processus créatif à nu, sans fard, tout en maîtrisant leur karaté. C’est précisément ce mélange de familiarité et de rupture qui rend l’album si captivant. Je prends le pari, sur le long terme, ce sera sans doute leur album le plus apprécié. Car c’est celui qui interpelle l’auditeur, qu’il soit fan de la première heure ou curieux tentant enfin l’aventure sans préjugés.
Le Karma est là, la liberté totale enfin devant ?
Difficile de conclure tant nous avons apprécié le voyage. Alors nous le ferons avec sobriété : bonne chance, et surtout, merci.
À vrai dire, cela faisait longtemps que nous avions envie de leur souhaiter ce pas de côté. Au fil des années, on les a parfois sentis entravés. Comment proposer du neuf sans jamais trahir le public immense qui les a portés au sommet ? Karma vient briser ces chaînes. Ce n’est pas qu’un album de plus dans leur discographie, c’est un pivot.

Un projet où le duo assume enfin de ne plus rien avoir à prouver, et où il se permet d’explorer des territoires plus sombres, plus personnels, sans se soucier des attentes. Une thématique unifiée et exigeante (le karma, sous toutes ses formes), une écriture plus brute, moins polie, des phases solo pour l’un comme pour l’autre… Tout respire une liberté autonome, acquise dans l’expérience (et parfois dans le sel).
Et puis, oui, entre deux promos, il y a eu l’annonce de l’EP solo d’Oli. Une première. Comme si, après des années à se fondre dans le duo, les deux frères avaient enfin le droit de se réinventer séparément, sans craindre de perdre leur public. C’est exactement cette audace qui fait de Karma un projet charnière.
Le mot de la fin, on le laisse à Vald, qui résumait si bien cette nécessité de mouvement dans son titre Magnificat :
“La distrib’ a peur un peu, ils sont pas certains du virage
Des fois, il faut foncer, il faut pas attendre l’entourage (…)
Quand j’entends un nouveau pattern, je redeviens ado
Je réfléchis à des rimes, je baragouine des flow
De temps en temps, je chante un air et, sans autotune, c’est faux
De temps en temps, je change d’air, je suis pas bloqué dans un rôle”
Pour aller plus loin sur Karma de Bigflo et Oli en vidéo, on recommande :

Fini de vouloir plaire à tout le monde. Avec Karma, Bigflo & Oli font tomber le masque. Pas d’artifices, pas d’invités, juste l’essentiel : la vérité de Florian et Olivio. Un album brut et libéré, où le duo toulousain affronte ses ombres pour mieux trouver sa propre lumière. Sincère, risqué, mais profondément humain. Nous avons hâte de la suite


