Béesau ©Colors

Béesau en interview Dix-Moi : « L’album parle beaucoup de moi »

Le producteur, compositeur et trompettiste Béesau a dévoilé son dernier album, Une fleur et des papillons. Découvrez son interview en 10 questions.

Trompettiste, compositeur et producteur, Béesau s’impose comme l’une des figures montantes de la jeune scène jazz française. Surnommé « le trompettiste du rap français », il a marqué de son empreinte musicale les albums de figures majeures comme , tout en tissant des liens étroits avec la nouvelle génération belgo-française (Kobo, Primero, Peet). Dans le prolongement de ce parcours riche en collaborations, il a dévoilé en novembre dernier son nouvel album instrumental, Une fleur et des papillons. Nous lui avons posé 10 questions. C’est notre interview Dix-Moi !

L’interview Dix-Moi de Béesau :

1 – Pourrais-tu te présenter à nos lecteurs qui ne te connaîtraient pas encore ?

Mon nom d’artiste est Béesau, qui correspond à mon nom de famille et j’ai 32 ans. Je suis compositeur, beatmaker et trompettiste. En 2025, cela fera dix ans que j’ai sorti mon tout premier projet. J’ai commencé la trompette à l’âge de 7 ans, au conservatoire. Ma mère m’y a inscrit après avoir entendu parler des classes à horaires aménagés musique, et j’ai choisi la trompette parce que l’instrument me plaisait visuellement. À l’époque, je n’étais pas très assidu et ça ne me plaisait pas trop. J’ai finalement arrêté le conservatoire à 14 ans, totalement dégoûté de l’instrument.

C’est justement à cet âge-là que je me suis mis à faire de la prod sur ordinateur, je faisais des instrus pour des rappeurs. À cette époque, j’étais à fond dans le rap new-yorkais et le jazz. J’étais très inspiré par DJ Premier qui samplait beaucoup de jazz et le sampling m’intéressait beaucoup. C’est à travers le sampling que j’ai découvert de nombreux albums de jazz et que j’ai réalisé à quel point la trompette occupait une place centrale dans cette musique. À 18 ans, j’ai repris la trompette après avoir découvert le jazz grâce au rap et au hip-hop. Depuis, je ne l’ai plus jamais lâchée.

2 – Ton nouvel album s’appelle Une Fleur et des Papillons, un titre très poétique. D’où vient le nom de ce projet ?

Il s’intitule ainsi parce que la personne au cœur de cette histoire porte le nom d’une fleur.

3 – Qu’est-ce que cette image signifie pour toi et comment l’as-tu traduite musicalement dans ce projet ?

Alors, en fait, c’est assez simple quand on connaît un peu la genèse de l’album. Une Fleur et des Papillons raconte une période de ma vie entre 2023 et 2024. J’ai commencé à écrire en 2023 et j’ai terminé en 2024. En réalité, l’album est fini depuis un moment. En fait, l’album raconte surtout une histoire d’amour.

Si je te raconte un peu la genèse, à l’été de mes trente ans, je suis tombé amoureux d’une amie que je connaissais depuis très longtemps, facile plus de dix ans et ça a été très chaotique, ça ne s’est pas bien passé au début. Quand j’ai commencé à écrire l’album, nous vivions un petit début d’histoire qui se passait plutôt bien. Mais après la rentrée, nous avons décidé d’arrêter, car j’étais « trop intense ». J’ai essayé de garder la face devant elle, puisque c’était mon amie, et je lui ai dit : « Pas de souci, c’est cool ».

Une fois chacun rentré chez soi, je me suis complètement effondré. Cet effondrement a été très régulier dans ma vie, et je le connais très bien. En même temps, quelque chose de nouveau germait en moi. Je dirais que là, j’étais vraiment amoureux, parce que si cette personne décide de partir pour être mieux et que je ne suis pas dans l’équation, eh bien je suis heureux pour elle. J’aimerais en faire partie quand même, mais je l’accepte et je lui souhaite vraiment le meilleur. Ce n’était pas forcément arrivé dans mes ruptures passées, où je les avais très mal vécues. Donc, j’ai commencé à écrire le premier morceau en souhaitant du bonheur à cette personne. J’ai écrit dans la joie plutôt que dans la nostalgie ou la mélancolie, même s’il y avait peut-être un peu de nostalgie.

4 – Quels sont les thèmes que tu explores dans cet album ? 

En fait, c’est effectivement une histoire d’amour, mais c’est beaucoup plus profond que ça. L’album parle aussi beaucoup de moi et d’un cercle que j’essaie de briser. Quand elle me dit que je suis “trop intense”, je me rends compte que c’est quelque chose que j’ai entendu tout le temps, et que ces schémas se répètent depuis l’adolescence. Les mêmes cercles, encore et encore.

Pendant longtemps, je me disais : « Ouais, c’est comme ça » mais là, je me suis dit : « Bon, je suis trop intense, je dois faire partie de l’équation et déclencher quelque chose ». J’ai donc décidé de me reprendre en main : commencer une thérapie, avoir les idées claires, arrêter de boire et de faire la fête dans l’excès. Je ne dis pas que je suis un grand malade, mais c’est une décision. Et j’ai aussi réalisé que, en France, arrêter de boire devient vite un sujet en soi, c’est fou.

Bref, tout ça m’a permis de me recentrer et de travailler sur moi. Aujourd’hui, j’ai envie de devenir une meilleure version de moi-même et d’arrêter de toujours rejeter la faute sur les autres.

5 – On te connaît comme trompettiste, compositeur et producteur. Comment as-tu jonglé entre ces différents rôles dans la création de cet album ?

Bah… ce n’est pas toujours simple, je ne dors pas beaucoup (rires). Parfois, c’est un peu compliqué. Hier encore, j’en parlais avec les musiciens du live. Le problème, c’est que pour composer pour moi, j’ai besoin de me mettre dans une bulle, presque tout seul, et c’est difficile de trouver le temps.

C’est beaucoup plus facile pour moi de composer pour les autres. Par exemple, je peux consacrer une après-midi à arranger un morceau pour quelqu’un, mais pour mon propre projet, je peine à m’y consacrer plus qu’une seule après-midi par semaine. Du coup, je finis souvent par passer plus de temps à travailler pour les autres qu’à avancer sur mes propres projets. Je me dis parfois : « Bah, autant le finir pour quelqu’un, puisque moi je ne le finirai pas ».

C’est un vrai défi, mais il y a toujours ces moments où je réussis à m’isoler et à avancer sur mon album, même si ce n’est pas simple de tout concilier.

6 – Le morceau “Pas Encore”, premier extrait, explore une tension subtile entre désir, retenue et peur de se livrer. Comment arrives-tu à raconter une histoire uniquement avec des sons ?

On dit souvent un peu la même chose, nous, les musiciens. Le titre d’un morceau est déjà une indication, mais par exemple, “Pas Encore” peut tout dire… ou rien dire. C’est un peu spécial, et j’aime que chacun ait sa propre interprétation.

Pour autant, moi, j’ai vraiment une signification précise en tête. Quand j’écris un morceau, je ne le fais jamais au hasard. Composer est un exercice permanent, et il faut constamment nourrir la musique. Mais dès que je décide de mettre un sens à quelque chose, il y en a vraiment un. Même les titres ne sont jamais choisis au hasard.

Pour “Pas Encore” pour moi, cela signifie : « ce n’est pas encore le moment ». Cela évoque cette scène du café, intense et répétitive avec cette fille, où les mêmes schémas se reproduisent. Chaque titre a donc un sens précis, même si j’aime que chacun ait sa propre lecture. Quand j’écoute de la musique instrumentale, le titre est une indication que je peux choisir de suivre… ou pas. Chaque morceau de mon album a vraiment un sens.

7 – Pour toi, le clip de “Pas Encore” peut est-il une autre façon de raconter le morceau, ou plutôt une continuité de ce que la musique exprime ?

Pour ce clip, c’est Rémi Belleville, le réalisateur, qui s’en est occupé. C’est un jeune réalisateur québécois, j’insiste sur le jeune, il a seulement vingt-deux ans, et il m’a vraiment impressionné. Il a totalement flashé sur le titre et m’a demandé, un peu comme toi, ce que le projet racontait. Il m’a proposé : « Veux‑tu que j’écrive exactement ce que tu as en tête ? » Je lui ai répondu non, parce que je ne suis pas doué pour l’image, ce n’est pas mon domaine.

Je lui ai dit : « J’aime trop ce que tu fais, alors sers-toi de ça, mais fais ton interprétation à toi. » Et le résultat est fou : sans que je pose aucune question, il a imaginé un scénario complet qui va bien au-delà de l’histoire du morceau. Bien sûr, il y a des éléments classiques, des situations que beaucoup ont pu vivre, mais il a écrit vingt-sept pages de scénario. J’ai j’ai juste donné quelques éléments, et le reste, c’est son travail.

8 – Est-ce que faire de la musique est pour toi une forme de thérapie ou d’expression personnelle ?

C’est un peu plus une expression personnelle qu’autre chose. Thérapie… je ne sais pas vraiment. Franchement, le seul truc que je sais, c’est que parfois ça me… je ne sais même pas si ça me fait du bien. Je sais juste que je ne pense plus à rien, que à ça. Mais je ne saurais pas dire si c’est vraiment une thérapie, parce que ce métier est extrêmement intense, et il fait entièrement partie de moi.

Et puis il y a tout le reste autour de la musique : les rendez-vous, la promotion, faire vivre tes projets… Le monde n’a pas forcément besoin d’entendre ma musique, mais tu dois te battre pour trouver ta place et en vivre. Mais je sais que je ne peux pas m’arrêter. Depuis que je suis enfant, je ne peux pas ne pas composer, créer des mélodies, faire de la musique, peu importe la forme.

9 – Quand l’auditeur arrive à la fin de Une Fleur et des Papillons, qu’aimerais-tu qu’il ressente ou qu’il emporte avec lui ?

Il y a plusieurs choses. Déjà, j’aimerais que les auditeurs se disent : « Waouh, c’est beau ». Que la musique soit vraiment ressentie comme belle. Bien sûr, toutes les musiques ne sont pas nécessairement « belles », mais ça ne veut pas dire qu’elles ne sont pas réussies.

J’aime quand on me dit qu’il y a beaucoup de douceur dans mes morceaux, même s’il y a parfois des passages plus intenses ou énervés. C’est justement dans ces vagues d’ambiances différentes que je perçois cette douceur.

Un aspect que l’on me remarque rarement, mais qui me tient à cœur, c’est ce mélange hybride entre l’organique et l’électronique. Beaucoup de musiques instrumentales ont une base jazz, mais j’aimerais que l’on sente qu’il y a un terrain un peu différent ici, une maîtrise de ce mélange, qui rend le projet à part.

10 – Après Une Fleur et des Papillons, quelles sont les prochaines étapes pour toi ?

Je joue le 16 janvier à la Gaîté Lyrique. Honnêtement, je suis super excité… et très stressé. Enfin, pas vraiment stressé maintenant, mais je sais que demain, je vais vraiment ressentir la pression. On a prévu quelque chose en grand. Le lieu n’a pas été choisi par hasard, et la salle est équipée d’écrans en 360°. Je travaille aussi avec un artiste peintre qui projettera, pour chaque morceau, des tableaux différents représentant chaque clip. C’est vraiment une date très particulière et unique, parce qu’on ne pourra pas reproduire ça ailleurs.

Inès Fakche

Découvrez l’album de Béesau Une Fleur et des Papillons :