Dominique Février © Mathieu Dutot
© Mathieu Dutot

Dominique Février en interview Dix-Moi : “Il faut trouver ce degré d’originalité qui parle aux gens” 

Repérés parmi les projets émergents sélectionnés aux Inouïs du Printemps de Bourges, Dominique Février, se situe entre rap, électronique et culture du live. Nous les avons rencontrés.

Le stress est visiblement retombé, place au soulagement. Au lendemain de leur concert aux Inouïs du Printemps de Bourges où ils concouraient, les deux artistes reviennent sur la pression de l’événement, leur construction indépendante et leurs ambitions pour la suite. Dominique Février savoure un mélange “de bonheur et de fatigue”, heureux d’avoir franchi une étape importante.

Habitué à construire son projet dans la durée, le duo normand voit dans cette sélection bien plus qu’un concert : une opportunité d’élargir son horizon, de rencontrer les professionnels du secteur et de faire rayonner sa singularité au-delà de sa région. Nous leur avons posé 10 questions fin avril. Pas une de plus ! C’est notre format Dix-moi.

Dominique Février en interview Dix-moi

  1. Comment est-ce que vous allez déjà ?

Ça va bien. Un mélange de bonheur, de fatigue et du sentiment d’avoir bien fait les choses. On est très contents d’être là. On se sent honorés. Et puis on a joué hier, donc on ne va pas se mentir : il n’y a plus la pression maintenant. C’est cool, parce que ça faisait quelques mois qu’on y pensait, qu’on travaillait pour ça. Quand il y a une deadline et qu’elle est passée, on peut enfin passer à autre chose. D’autant que la prestation s’est très bien passé. Franchement, on est contents. On a pris du plaisir, c’est le principal.

  1. Le public était chaud malgré ce contexte particulier ?

Les Inouïs, ce sont des concerts à part. On joue devant des professionnels, donc ce n’est pas une foule classique, et puis on passait à 12h30, on ouvrait le bal. Ce n’est pas comme un concert à 23h30 avec des gens prêts à faire la fête dès le premier morceau. Forcément, on le sent quand on rappe. C’est un peu comme l’ouverture d’un festival à 17 heures : les gens arrivent, découvrent, prennent leurs marques… c’est les règles du jeu. Mais ce n’est pas forcément mieux non plus de clôturer devant un public surchauffé qui n’écoute plus vraiment. Ce sont simplement des publics différents. Nous, on était très contents : les gens bougeaient, ils étaient là, et c’est à nous de gérer ce contexte.

  1. Comment est-ce qu’on tire son épingle du jeu pour remporter les Inouïs du Printemps de Bourges ?

Depuis qu’on commence dans la musique, on entend toujours la même chose : il faut avoir une singularité artistique, se démarquer. C’est facile à dire : “faites votre truc, soyez singuliers, ayez votre vision”. Mais c’est autre chose de le mettre en place. Il faut atteindre une certaine maturité dans son projet pour comprendre ce qu’on fait vraiment, pour identifier sa fibre artistique. Il faut du recul. Trouver ce degré d’originalité qui parle aux gens sans rester enfermé dans sa bulle, tout en proposant quelque chose de différent.


  1. Est-ce cette vision qui vous a poussé à construire un projet hybride, capable de rassembler plusieurs styles et plusieurs publics ?

Il y a plusieurs réponses à ça. D’abord, c’est lié à nous deux, à nos personnalités et au fait qu’on collabore ensemble. On est obligés de faire un mariage entre les goûts de chacun. Et au-delà de ça, on a des tempéraments curieux. On aime chercher des choses qui n’ont pas été faites. On peut même être un peu chiants parfois.

Dès le début, il y a eu ce truc de se dire : “On va aller là-dedans, parce que ça n’a pas été fait.” C’est ce qui nous anime. Quand on a mis un pied là-dedans, on a compris que c’était essentiel de cultiver cette originalité, de ne pas éteindre l’étincelle qui a lancé le projet. Aujourd’hui, ça se travaille et ça se cultive.

  1. Est-ce facile de produire en studio un son hybride ?

J’ai l’impression d’avoir toujours fait ça, donc je ne m’en rends pas forcément compte. Au début, on voulait essayer de faire des choses très rap. Moi, j’ai un autre projet qui, davantage orienté musique électronique, et je produisais déjà ce type de sons. Quand on s’est rencontrés, je lui ai dit : “Je vais essayer de faire des prods rap.”

Mais très vite, avec ma culture musicale et mon passé dans des groupes garage, les instrumentales partaient ailleurs. Bon, il y avait une base rap, puis ça bifurquait vers d’autres sonorités. Et puis il y avait toujours des idées du genre : “On rajoute un synthé ?” En cinq minutes, la prod trap n’était déjà plus de la trap.

Il y a toujours eu de l’hybride. Maintenant, on maîtrise mieux ça. Si on veut aller vers quelque chose de précis, on sait davantage où l’on va.

  1. Aujourd’hui, vous avez trouvé votre patte ? Votre signature est bien définie ?

De plus en plus, oui. Avec le dernier projet, avec Bourges, avec la Classe Verte aussi, on prend beaucoup de choses en pleine tête en ce moment.

Je pense qu’on a compris qu’on avait tout ce qu’il fallait. Maintenant, c’est une question de précision. Mais oui, on a notre truc.

  1. Quelles ont été les étapes clés de votre parcours avant d’arriver ici ?
iNOUïS26-DOMINIQUE FEVRIER (c)Ameline Vildaer
(c) Ameline Vildaer

Il y en a plusieurs. La première, c’est de commencer à faire du live, vraiment. Les premiers concerts, c’est super important. Et souvent, les premiers concerts sont nuls. On a un entourage en Normandie issu du live, beaucoup d’associations qui produisent des concerts et des festivals. Dès qu’on a sorti quelques morceaux, ils nous ont mis sur scène. Ça oblige à rester humble. À enlever certaines illusions et à comprendre que c’est un vrai travail : mixer ses sons, progresser sur la voix, monter en compétences.

On a eu de la chance de comprendre ça très tôt. On s’est dit qu’on ferait beaucoup de concerts, sans se décourager quand ce serait raté. Les gens viennent nous voir, on a trois quarts d’heure de rêve à leur proposer, donc on doit respecter ça.

  1. Et la deuxième étape ?

Devenir intermittents. Il faut bien manger à un moment. Nous, on veut garder du temps pour faire du son, parce que ça prend énormément de temps. Mais il faut aussi toucher un salaire. Faire des concerts permet aussi de faire des cachets et de vivre. Ça fait trois ans que c’est acquis on dirait. On est dans notre troisième année d’intermittence.

  1. Vous êtes déjà bien structurés : tourneur, label… Qu’êtes-vous venus chercher en participant aux Inouïs du Printemps de Bourges ?

On est bien structurés au niveau régional, oui. Le label, c’est le nôtre : on l’a créé nous-mêmes parce qu’on en avait envie. On travaille avec Patchrock en tournée depuis un an et demi, et c’est très cool. Mais ici, il y a énormément de monde à rencontrer. Déjà, venir à Bourges nous permet de sortir de notre région. Dans les réseaux émergents, il y a plein de circuits d’accompagnement très intéressants, mais souvent région par région.

Il y a parfois un plafond de verre à casser. Quand tu es en Normandie, ce n’est pas toujours simple d’aller jouer ailleurs. Et c’est pareil pour d’autres régions. Le fait d’être à Bourges nous ouvre à toute la France. Rien que ça, c’est énorme. Ensuite, il y a plein de métiers représentés ici : éditeurs, labels, structures spécialisées, festivals…

On n’a pas d’attente particulière. On est ouverts à la discussion et on espère taper dans l’œil de certaines personnes. Il peut y avoir de belles discussions, des portes qui s’ouvrent au détour de quelques mots. Nous, on aime rencontrer les gens.

  1. Où vous voyez-vous dans trois ans ?

Ici… mais sur une autre scène. On espère toucher de plus en plus de monde, avoir sorti de nouveaux sons, expérimenté d’autres choses, faire grandir notre projet à notre manière, petit à petit.

Dans trois ans, on a toujours envie d’être là, à faire des concerts et de belles choses. Pour l’instant, le rythme nous va bien. On fait du sport à côté, on a trouvé notre équilibre. C’est une vie particulière, mais on n’est pas près de s’en lasser.