Julie Rains (c) DR

Julie Rains en interview Dix-moi depuis le Crossroads Festival !

Julie Rains fait partie des artistes que nous avons repérés en marge du Crossroads Festival. Découvrez son interview en 10 questions.

Rencontrée au Crossroads Festival à Roubaix, Julie Rains se présente avec un tout nouveau projet solo, après dix années passées au sein du duo Juicy. Entre électro jouée, poésie et indépendance farouche, la musicienne bruxelloise se livre sur cette nouvelle aventure, sa vision de la création et les réalités du métier avec beaucoup d’ambition et parfois même du dégoût pour l’industrie de la musique. Après Arkange, Anaysa, Nord/Noir et dernièrement Damon, au tour de Julie Rains de passer à notre micro. Nous lui avons posé 10 questions. C’est notre interview Dix-Moi !

Julie Rains en interview : 

1- Pour commencer, une petite présentation ?

Je suis Julie Rains, musicienne bruxelloise. Ce projet solo, c’est une nouvelle page pour moi. Après dix ans avec Juicy, j’avais besoin de me retrouver, de redécouvrir mon identité musicale en dehors d’un duo.  Pendant plusieurs mois, je me suis imposée un rythme d’écriture quotidien : tous les jours, je devais terminer un morceau, même s’il était bancal. C’est comme ça que ce projet est né, dans une totale liberté.

“Il faut se laver de toutes ces questions de réussite. Créer, c’est déjà une victoire”

– Julie Rains pour aficia.

2- Juicy avait connu un joli succès en Belgique et ailleurs. Qu’est-ce que tu retiens de cette expérience ?

Oui, on a beaucoup joué en Belgique, en France, en Allemagne, en Hollande, en Espagne. J’ai appris beaucoup de choses ! J’ai appris que c’est vraiment ce que j’aime faire. Mais j’ai aussi compris les limites : on faisait une musique assez dense, pas toujours identifiable, et parfois, on s’est un peu écarté de ce qu’on voulait vraiment pour que ça “passe” mieux. Ça, je ne le referai plus jamais. Aujourd’hui, je veux un projet sincère du début à la fin, sans compromis. Il faut se laver de toutes ces questions de réussite. Créer, c’est déjà une victoire.

3- Justement, cette fois-ci, on sent un projet plus assumé, plus aligné avec toi, c’est exact ?

Oui, totalement. Les trois premiers singles posent bien les bases : une musique hybride, parfois étrange, mais honnête. Il n’y a qu’un titre plus “chanson”, les autres échappent complètement aux formats couplet/refrain. Et j’aime ça. Je ne fait plus de concessions artistiques pour que ça marche. En réalité, c’est un métier hyper riche, c’est génial de faire ça. Mais de l’autre côté, pour avoir une pérennité sur le long terme, une pérennité économique, c’est hyper compliqué. Et du coup, j’ai l’impression qu’il faut se laver de toutes ces questions là pour que, potentiellement, ça puisse marcher.

4- Qu’est-ce qui t’a donné envie d’aller davantage vers l’électronique ?

C’est venu assez naturellement. J’ai toujours travaillé avec de la musique électronique, mais ici elle est vraiment jouée live. Je collabore avec Rohan Vanouf, qui est sur scène avec moi. Il travaille avec des synthés modulaires, et ça donne une vraie couleur organique à la musique. Chaque concert est différent, et c’est ce que je recherche. J’aime que la voix fasse partie d’un tout sonore, qu’elle dialogue avec les textures électroniques. Parfois, c’est le synthé qui prend le lead, parfois c’est moi.

Je n’ai plus de rêve de notoriété, juste celui d’une relation sincère avec les gens qui écoutent.

Julie Rains – aficia.

5- Parce qu’en fin de compte, on ne sait jamais vraiment ce qui va marcher ?

Exactement. Et sur scène, quand tu n’assumes pas complètement ce que tu proposes, il y a une perte de légitimité. C’est un milieu passionnant mais aussi extrêmement complexe : une énorme partie du travail est invisibilisée. On est compositeur, producteur, chargé de communication, parfois on est son propre manager, attaché de presse… tout à la fois. Et puis, quand je compare avec d’autres arts, comme le théâtre ou la danse, où les créations et les résidences sont rémunérées, je me rends compte à quel point la musique repose sur une forme de dévotion totale. Les artistes qui en vivent vraiment sont peu nombreux.

Ce qui me dérange aussi, c’est cette industrie hyper hiérarchisée, où les intermédiaires gagnent souvent mieux leur vie que les artistes eux-mêmes. Je commence à réfléchir politiquement à tout ça : à où je joue, à qui je travaille avec. J’ai besoin d’être entourée de gens de confiance et en accord avec mes valeurs. Je veux continuer à faire de la musique, mais dans une démarche consciente, patiente et plus large que le simple acte musical.

6- Revenons au cœur de ton projet musical. À quoi doit-on s’attendre le public de toi sur scène ?

Quelque chose de très travaillé, presque mystique. On a beaucoup bossé sur le son, sur la cohérence esthétique. C’est un objet un peu singulier, qui peut dérouter. Il y a des gens qui adorent et d’autres pas du tout — et c’est très bien comme ça. C’est une musique qui ne peut pas se jouer partout, pas à 2h du matin entre deux sets disco. Il faut un vrai espace d’écoute, presque immersif.

Visuellement, avec Juicy, on était dans un univers plus pop, avec une forte attente sur l’image. Aujourd’hui, avec Julie Rains, je m’en détache complètement. Je travaille avec des amis à qui je donne carte blanche et je préfère mettre mon énergie ailleurs comme dans la création et dans la musique. Je n’ai plus envie d’investir des sommes folles dans des clips juste pour “cocher la case image”.

7- Quels sont tes objectifs avec ce projet ?

Jouer, partout, surtout en dehors de la Belgique. C’est un petit pays, on a vite fait le tour. Là, je commence à avoir de belles dates à l’étranger : le Portugal, en Hollande, la France, la Suisse… Mon rêve, c’est de tourner dans de petits clubs en Europe, des lieux d’écoute, proches du public, très immersifs. C’est un format qui ne fonctionne pas dans les festivals. En revanche, je fais tout moi-même. J’ai l’habitude, je suis très déterminée — et un peu chiante, paraît-il ! (rires) Je contacte les gens directement, je relance, je construis les choses à la main. C’est du temps, mais ça me permet de garder le contrôle.

8- Et ce premier EP vient tout juste de sortir, tu peux nous en parler ?

Oui, il vient de sortir ! On l’a fait à l’envers de ce qu’on fait d’habitude : j’ai écrit une quinzaine de morceaux, on les a joués sur scène avant de les enregistrer. Du coup, quand tu arrives en studio, tu les incarnes déjà, tu sais ce qu’ils veulent dire. C’est une manière plus vivante de travailler, plus vraie. Du coup, cet EP est constitué de sept chansons. On travaille déjà sur la suite. Mais j’ai envie de le faire tranquillement..

9- Il y a souvent de la frustration chez les artistes indépendants face aux chiffres de streaming. C’est ton cas ?

Avant, oui. Mais aujourd’hui, j’ai pris du recul. Je n’ai plus de musique sur Spotify : je préfère miser sur le lien direct avec mon public. Je sors des vinyles, j’entretiens une mailing list très active, avec des concours, des exclus, des échanges. C’est plus concret qu’une playlist qui te met en avant deux jours. Je n’ai plus de rêve de notoriété, juste celui d’une relation sincère avec les gens qui écoutent. Sand doute du fait de mon âge, de ma stabilité, de ma maturité. Je ne m’attends plus à un changement de vie au stade où j’en suis.

10- Pour finir, que retiens-tu de ton passage au Crossroads Festival ? Que recherches-tu ici ?

C’est une super vitrine pour un projet émergent. Le but, c’est surtout de rencontrer des programmateurs, de faire connaître le projet, et de roder le live dans de bonnes conditions.

Découvrez l’album Lentement de Julie Rains :