Black M en interview : « Non, la France n’est pas raciste ! »

Black M © David Delaplace
Black M © David Delaplace

Le rappeur Black M publie cette semaine son deuxième album Éternel insatisfait, au sujet duquel il s’exprime longuement pour aficia, évoquant par ailleurs la critique, son fils et sa femme, de même que ses projets de cinéma.

Un peu plus de deux ans après la sortie de son premier album Les yeux plus gros que le monde, écoulé à plus de 700.000 exemplaires, Black M livre Éternel insatisfait, un disque urbain qui lorgne sur la pop et la tropical house. En résulte des morceaux ancrés dans l’air du temps, parlant tantôt d’amour, de filiation et de ses origines. Cherchant à se renouveler tout en frappant plus fort qu’avec ses premiers titres, le rappeur révélé par la Sexion d’Assaut ne fait pas dans la demi-mesure et s’offre sur ce disque Soprano, Zaho, MHD, Diplo et Shakira. Gardant néanmoins la tête sur les épaules en dépit du succès qu’il rencontre, il parle en toute franchise de ces collaborations, de la polémique de Verdun, de sa femme et de son fils qui sont devenus une source d’inspiration.

On se retrouve deux ans après la sortie de ton premier album Les yeux plus gros que le monde qui a rencontré le succès que l’on sait. Comment abordes-tu la sortie d’Éternel insatisfait ?

Au niveau de l’album, si on parle en termes de qualité, je suis satisfait. Même s’il s’appelle Éternel insatisfait. (Sourire) Je l’ai appelé comme ça pour dire que je suis quelqu’un qui en veut toujours plus et qui aime se surpasser. Mais j’ai quand même beaucoup de pression. Parce qu’avec le premier album, j’ai fait quelque chose d’improbable à mon niveau je pense. J’espère faire au moins aussi bien ou plus. Dans le cas contraire je serais déçu ! (Rire)

Donc c’est toi-même qui te mets la pression… L’échec est quelque chose qui t’effraie ?

Oui, je me mets la pression. Je pense qu’avec cet album, je monte d’un cran. Je monte en gamme. Donc, du coup, ça me décevrait forcément de faire un peu moins bien. Mais ça peut arriver ! Et je resterais positif dans ce cas-là. Si ça ne marche pas, je mettrais des coups de pied dans la porte pour qu’elle s’ouvre quand même. C’est ce que j’avais fait avec mon premier album. J’étais entré timidement. Il y a eu « Spectateur » et « Ailleurs », et puis ça a commencé à monter avec « Mme Pavoshko ». Je trouve que là c’est un peu ce qui se passe aussi. Je suis revenu en début d’année avec le morceau avec MHD (« À l’ouest », ndlr), qui normalement ne devait pas être dans l’album mais qui a finalement été un succès. Après j’ai lancé « La nuit porte conseil ». Là, ça a moins marché.

D’ailleurs, pourquoi ce titre ne figure pas sur l’album ?

On manquait de place… Je regrette, crois-le bien. Mais je le défendrai sur scène ! Et puis, ensuite j’ai eu une histoire qui s’est ajoutée à mon histoire. Je parle de la polémique de Verdun. À la base, le morceau « Je suis chez moi » ne devait pas non plus être sur l’album. Mais il fallait que je raconte cette histoire qui s’est créée autour de moi. J’ai donc choisi de le mettre en piste d’ouverture finalement.

« Je ne veux pas devenir un porte-parole »

Un single qui s’adresse directement à Marion Maréchal-Le Pen. Tu n’as toujours pas digéré ses attaques ?

Si ce n’était que pour elle, ce serait moche. Ce n’est pas uniquement pour elle. C’est pour toute la France ! C’est un message : « Nous sommes tous Français ». Je donne souvent cet exemple… Dans une classe d’école, d’enfants de 12 ou 13 ans, chacun va revendiquer ses origines et sa couleur de peau. Mais à l’écoute de ce morceau, pour moi il n’y a plus de Noirs, de Blancs… On est tous Français. C’était ça le but du morceau. Et c’est aussi ma petite réponse à Marion ! (Sourire)

Te considères-tu comme étant désormais un rappeur engagé ?

Non, pas du tout ! Je ne veux pas du tout être engagé. Je ne veux pas devenir un porte-parole. C’est quelque chose qui ne me dit rien du tout. Si ce morceau est engagé, c’est parce qu’à ce moment-là j’ai ressenti le besoin de le faire. Je pense qu’à chaque fois qu’on m’attaquera, je répondrai en musique. C’est ce que je sais faire de mieux. Et c’est ce qui s’est passé avec ce morceau.

Regardez le clip « Je suis chez moi » de Black M :

Dans le single suivant « Je suis chez moi », « #Askip », tu évoques également des origines qui dérangent. À croire que cette polémique t’a beaucoup plus touché que tu ne le laisses paraître…

Je comprends que tu vois ça comme ça… Mais le morceau « #Askip » est né bien avant cette polémique de Verdun. J’ai toujours balancé sur certaines vérités dans des morceaux très dansants. Ceux qui veulent entendre les messages les entendent. Mais je n’en fais pas mon cheval de bataille. J’en parle simplement car c’est une façon pour moi de montrer que je suis au courant de ce qu’il se passe.

Est-ce que le contexte actuel te fait peur ?

C’est inquiétant mais c’est une minorité de gens. Une minorité très active soit… La France n’est pas raciste. Je pense sincèrement que les Français ne sont pas racistes. Parce que s’ils l’étaient, je n’aurais jamais vendu plus de 700.000 exemplaires de mon premier album. Je n’aurais jamais eu le succès que j’ai. On parle d’une minorité qui bombarde les réseaux sociaux pour être exposée partout, peut-être parce que ces gens-là justement ne sont pas si nombreux que ça. Ceux-là veulent faire du bruit et faire croire que toute la France est derrière eux. Mais ce n’est pas du tout le cas.

Tu as publié un remix de la chanson « Je suis chez moi », beaucoup moins politique. Je trouve d’ailleurs que le titre est totalement vidé de son sens à travers cette seconde version. Tu craignais de t’attirer les foudres de la critique ?

C’est parce que tu n’es pas Africain que tu vois les choses comme ça ! (Rire) Dans ce remix, je me mets dans la peau de l’Africain qui, lui, te dira à n’importe quel moment « Bienvenue chez moi ». Les Africains sont très accueillants. On partage tout, malgré qu’on n’ait rien. J’ai eu envie de faire ce remix parce que moi-même j’ai des origines guinéennes et j’ai un public fidèle en Afrique. J’y vais pour des concerts. Il fallait que je les représente aussi. C’est un clin d’œil. Ces deux titres sont complémentaires.

Quand as-tu commencé à plancher sur ce nouveau disque ?

Il y a un an, vers la fin de ma première tournée. J’ai mis un an pour réaliser cet album.

Est-ce que les premières sources d’inspiration sont celles que l’on retrouve sur le projet final ? Comment l’écriture de cet album a évolué au fil des mois ?

Non, pas du tout. Les premières idées, c’était du gros rap. (Sourire) C’est assez symptomatique chez moi… Je commence toujours par faire du gros rap. Et après, avec le temps je m’adoucis. Je réécoute tous mes morceaux rap et je me dis que je touche un public que j’ai déjà touché avec la Sexion d’Assaut. Ensemble, on a déjà rappé dans nos chambres, dans les festivals et dans les quartiers. Ce qui me donne vraiment envie de rapper, c’est de me retrouver avec la Sexion d’Assaut. En solo, je m’inspire plus des carrières américaines comme Lauryn Hill. Elle a commencé par rapper et dès qu’elle est partie en solo elle a cherché à explorer d’autres univers. Je pourrais te donner beaucoup d’autres exemples comme ça. Même si je n’ai pas la voix de Lauryn Hill… (Sourire)

Maître Gims a d’une certaine manière réussi à résoudre cette équation avec son dernier album Mon cœur avait raison qui comprend un volet rap et un volet plus pop. Tu aurais pu lui emboîter le pas ou au contraire tu laisses de côté le rap ?

J’étais à deux doigts de le faire. Mais tout le monde m’aurait dit : « T’as fait comme Maître Gims ! ». Le but n’est pas de faire comme le collègue, c’est de proposer autre chose. Des morceaux rap ? J’en ai beaucoup. Maintenant, il est possible que n’importe quand dans l’année 2017, je balance un dix titres totalement rappés, uniquement pour le stream ou gratuitement. Juste pour dire que je sais toujours le faire.

C’est ce que Drake va faire au mois de décembre avec « More Life ». Est-ce un artiste qui t’inspire ?

En effet… Dans ses albums, il fait de la vraie musique, avec des morceaux carrés. Ça rappe un peu mais il chante. Il a aussi des belles collaborations. Et quand il pose sur une mixtape, le son est sale comme on dit dans le milieu ! (Rire) Il est populaire, il maîtrise son image et sa musique.

« Le jour où j’ai le nom d’Eminem au dos de mon album, j’arrête tout »

À travers le titre « #Askip », tu réponds à tes détracteurs, et tu rappelles que tu es toujours un rappeur. La critique, elle compte beaucoup à tes yeux ?

Je m’en fous ! C’est juste pour encore plus piquer. La critique pourrait me toucher si elle reflétait une réalité. Je pourrais être touché si j’avais des lacunes, si réellement je ne savais pas rapper je veux dire.

Quels sont les rappeurs qui sortent du lot aujourd’hui ?

J’aime beaucoup Booba. Il est très fort dans son domaine. Nekfeu aussi, Gims, Lefa… J’aime beaucoup aussi PNL. Ce sont des artistes qui maîtrisent bien ce qu’ils font et qui ont su créer un univers.

Regardez le clip « #Askip » de Black M :

Dans Éternel insatisfait, tu évoques à plusieurs reprises le thème de la filiation. Ta femme et ton fils sont-ils devenus une source d’inspiration ?

Je pense que oui. J’ai une petite famille. Quand je rentre à la maison, on se retrouve à trois. Je le vis à fond. Surtout que je suis très souvent sur les routes, donc quand je rentre chez moi j’en profite un maximum. Chez moi, c’est un peu comme la série « Ma famille d’abord ». J’ai mes amis qui ont construit leur famille eux aussi. Et je les vois évoluer. Tout ça m’inspire forcément.

On retrouve également dans ce disque de nombreuses collaborations, dont une avec Diplo. Peu de gens le savent, mais vous aviez déjà travaillé ensemble il y a trois ans sur un remix de « Bubble But ». Vous entretenez une vraie relation qui dépasse la création de cet album ?

Oui, mais comme c’était un remix, peu de personnes le savent en réalité. C’est en quelque sorte lui que me rend la pareille. On s’est effectivement croisé quelquefois. Il m’a fait comprendre qu’il connaissait mon nom et qu’il avait entendu ce que je faisais. Moi je connaissais Major Lazer, forcément. Quand je suis entré en studio, je me suis tout de suite dit qu’il me fallait une prod de Diplo. En fait, il a envoyé plusieurs morceaux. Ce qu’on m’a dit ensuite, c’est que lorsqu’il s’en fiche, il ne demande pas à écouter le résultat. Dans mon cas, il a suivi l’avancée du projet jusqu’au bout. Il a tout mixé et masterisé lui-même.

Et puis il y a aussi Shakira sur le titre « Comme moi ». C’est facile d’obtenir un featuring avec elle ?

Quand on s’appelle Black M, oui. (Sourire) J’ai dit : « Je veux Shakira ». On lui a fait passer une maquette et elle a répondu oui sans aucune hésitation. Elle nous a dit qu’elle dansait sur le morceau, qu’elle voulait même le clipper.

Maître Gims a réussi à décrocher un duo avec Sia pour son dernier album. Vous vous faites concurrence ?

Je devais revenir armé. Le but, c’est de faire mieux que le premier album. C’est ce qu’il a fait Gims. Il a un tour d’avance. Je cherchais un artiste international. Shakira et moi, nous sommes signés dans le même label.

« J’écris un long métrage sur ma vie avec un acteur connu »

Le rêve ultime de Black M, c’est de collaborer avec qui ?

Eminem ! Le jour où j’ai le nom d’Eminem au dos de mon album, j’arrête tout. Ça voudra dire que c’est le dernier album de Black M. (Rire) Déjà les Américains eux-mêmes ont du mal à l’avoir… Donc c’est très peu probable !

Tu parles aussi beaucoup d’amour dans cet album, et notamment dans le titre « Parle-moi » que tu partages avec Zaho. Cette chanson est-elle un hommage à ta femme ou aux femmes en général ?

Les deux ! C’est vrai qu’il y a une part très personnelle dans ce titre. Mais je pense aussi que beaucoup de couples vont se reconnaître.

Ce qui m’amène à te demander qui de l’artiste ou du père de famille s’exprime véritablement dans ces nouveaux morceaux ?

Je dirais 50/50. C’est à vous de déceler quelle est la part de l’artiste et la part du papa. Dans « Fais-moi rêver » par exemple, je parle clairement à mon fils. Il y a des morceaux assez délirants, mais ceux qui sont poignants, qui touchent, c’est du vécu.

La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, tu avais évoqué d’éventuels projets de cinéma. Où en es-tu ?

Figure-toi que là je suis en plein dedans. Ça fait plusieurs mois que j’écris un long métrage sur ma vie. Un genre de biopic. C’est plus une comédie dramatique. Ça va expliquer mon parcours, comment un petit black comme moi parti de rien est arrivé à populariser sa musique et à fédérer des familles entières dans les salles de concerts. Je l’écris avec un humoriste et acteur très connu. Je ne peux pas donner son nom. Mais bientôt on saura…