Marie-Pierre Arthur - © Philippe Richelet
Marie-Pierre Arthur - © Philippe Richelet

Marie-Pierre Arthur en interview : “L’expression musicale ne doit pas appartenir qu’au live”

Exclusivité aficia

À l’occasion de la parution de son quatrième disque baptisé Des feux pour voir, Marie-Pierre Arthur s’est entretenue avec nous sur la création de ce projet. Une interview à lire sur aficia !

Avec Des feux pour voir disponible ce 17 avril, Marie-Pierre Arthur opère un retour haut en couleur, à l’image des huit chansons éclectiques qui composent le projet.

De l’entêtant et rétro “Tiens-moi mon cœur” au frénétique “Dans tes rêves”, en passant encore par les mélancoliques “La guerre” et “Les nuages tombent”, l’artiste ne se pose aucune barrière et enchante avec ce disque dont elle nous livre les secrets de fabrication !

Marie-Pierre Arthur : l’interview…

Cinq ans après la parution de ton troisième album, tu dévoiles Des feux pour voir, pourquoi s’est-il écoulé autant de temps ?

C’est la première fois que je prends autant de temps entre deux albums mais disons que pour l’avant-dernier, j’ai tourné assez longtemps. Ensuite, j’avais goût de me reconstruire un monde musical et instinctif donc j’ai pris comme une année pour me recentrer. C’est devenu une année pour laquelle j’ai recommencé à jouer à la musicienne et ça m’a fait beaucoup de bien. Donc je me suis presque obligée à ce que mes idées ne deviennent pas un projet concret. J’avais besoin d’une pause à cette vie là.

Puis j’ai recommencé à travailler de mon côté avec des amis dans un local, quelque chose que je n’ai jamais vraiment fait, je procédais de manière plus ‘professionnelle’ généralement, avec la connaissance du début d’un projet. Mais cette fois-ci, je suis allée perdre du temps musicalement juste pour avancer, observer de nouvelles choses. Ça m’a fait un bien fou ! Il faut dire que j’ai pris un temps infini pour la post-production de ce nouvel album. Je n’ai pas besoin que les choses aillent vite, c’était presque un confinement avant l’heure.

Est-ce que cela traduit aussi une volonté d’emprunter une nouvelle direction artistique et d’explorer d’autres sonorités ?

Oui ! Des sonorités mais surtout de nouvelles dynamiques. J’ai toujours travaillé avec François Lafontaine qui a réalisé les trois premiers albums avec moi. On a toujours co-composé, co-écrit ensemble. À deux, il y a une dynamique très claire mais aussi une difficulté à introduire de nouvelles idées puisque l’on se connait et on attend de l’autre qu’il soit fidèle à lui même ! C’est exactement comme dans un couple, c’est difficile de changer les dynamiques en place. Mais quand tu rajoutes une nouvelle personne, ça fait exploser la dynamique, soit dans le bon, soit dans le mauvais sens ! Pour cet album, je me suis entourée de plus de personnes, ça a beaucoup changé la forme du projet et des chansons.

Chaque chanson est sa propre bulle, on sent des influences et des intentions très différentes d’une piste à l’autre

Marie-Pierre Arthur

Tu es une artiste accomplie au Canada, avec de nombreuses distinctions, est-ce que c’est important pour toi d’aller à la rencontre du public français et de manière générale que ta musique soit entendue en Europe ?

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C’est très important d’avoir la possibilité. Si ça n’arrive pas, ce n’est pas un drame mais avoir la possibilité de rêver à plus que ce que l’on a, c’est beau. Quand on a quelque chose dans la vie, éventuellement, on l’apprécie moins mais ce qui est important c’est de désirer aller rejoindre d’autres personnes, de désirer vivre une expérience. Pour moi, être en mesure de toucher d’autres gens serait une façon de rêver. Et le rêve ultime serait que les gens écoutent de la musique francophone même s’ils sont anglophones ou qu’ils parlent une autre langue. J’écoute la musique anglophone même si je ne comprends pas toujours tout et je vis des émotions aussi grandes. Je m’imagine toujours que la musique peut aller plus loin que ce que l’on imagine et que ce soit des surprises.

À l’écoute de ton album, je trouve que les pistes s’enchaînent d’une manière cinématographique, avec beaucoup de cohérence, peux-tu revenir sur la genèse de ce disque ?

On était trois réalisateurs et nous nous sommes beaucoup tirés les cheveux sur l’enchaînement des chansons parce qu’il n’y a pas de trame narrative. Ce ne sont pas les émotions dans l’ordre que je les ai vécues. Cela aurait était génial que cela retrace exactement mon vécu dans l’ordre mais musicalement, il faut que les choses avancent vers le meilleur dessein. Chaque chanson a été faite dans son temps et ce n’est pas un album réalisé en une seule fois. Chaque chanson est sa propre bulle, on sent des influences et des intentions très différentes d’une piste à l’autre. Chaque chanson est traitée comme un projet différent donc ça s’entend et c’est pour cela que c’était un défi de définir l’ordre des chansons.

Dans les 8 pistes, l’instrumental occupe une place prééminente, tu proposes souvent des intro ou outro exclusivement instrumentales, n’est-ce pas là l’âme de la musicienne ?

Clairement ! C’est la première fois que j’ose le faire en disque, généralement on le fait beaucoup avec la musique live. Il n’y a pourtant pas plus de musique quand la chanteuse est en train de chanter ! La musique est là, et ce qui me fait le plus vibrer, c’est de pouvoir jouer et communiquer par la musique entre musiciens. C’est la plus belle partition ! C’est la première fois que j’osais prendre le temps de le faire en studio parce que l’expression musicale ne doit pas appartenir qu’à la scène et au live.

C’est magique la musique parce qu’il n’y a pas besoin de mettre des mots, dans son état brut, elle représente les émotions

Marie-Pierre Arthur

Tu joues beaucoup avec les modulations de ta voix, parfois elle est haut perchée, parfois fondue dans un écho. Est-ce pour toi un instrument à part entière et comment la poses-tu en studio ?

Parfois c’est très voulu, parfois ce sont des erreurs. La richesse de prendre du temps est que cela nous permet de faire des essais. La mélodie est généralement déjà composée avant que je débute les enregistrements de la voix mais on tente de faire des effets avec des micros, de faire de la post-production sur la voix. C’est très inspirant de changer les sons pour donner de nouvelles couleurs aux chansons. Oui, la voix est indéniablement un instrument. Si je pouvais être un homme parfois pour changer d’instrument, je le ferais parce que je trouve ça génial de changer l’expérience plutôt que d’entendre toujours le même son. L’intention est importante, celle de ne pas toujours donner la même énergie pour que l’expérience du disque soit riche.

C’est aussi donc une prise de risque pour proposer de nouvelles choses au public ?

Absolument, pour le public mais aussi pour moi ! Pour me sentir en recherche et sentir que je fais des choses que je n’avais encore jamais pu faire auparavant. C’est important d’avoir cette sensation !

Dans l’album, tu mêles des sonorités organiques avec des sonorités plus électroniques, il y a beaucoup d’influence. Est-ce qu’il est à l’image des différentes humeurs de l’être humain dans son quotidien ?

C’est vraiment bien senti ce que tu me dis parce que c’est vraiment à l’image de mon état d’esprit pendant la création de l’album ! J’étais éparpillée dans ma tête, dans mes émotions. C’est un peu bipolaire, ce sont les montagnes russes. C’est sans forme… C’est vraiment une phase exploratoire ! Il y a beaucoup d’émotions contradictoires. C’est magique la musique parce qu’il n’y a pas besoin de mettre des mots, dans son état brut, elle représente les émotions.

Tu parles de ce caractère magique de la musique, et justement, on a l’impression que ton album est un appel au voyage. Même dans les textes, il y a quelque chose de l’ordre du rêve, cette sensation que les chansons peuvent revêtir différentes interprétations.

Complètement, j’ai toujours reçu ce genre de commentaires comme quoi personne ne se fait la même histoire de mes textes. La musique parle autant que les textes et oui, certains pensent au voyage, à son propre voyage intérieur. Certains pensent à partir à la découverte de nouvelles contrées, d’autres pensent à la mort…

Je ne décris pas des situations mais des émotions dans mes chansons et les émotions sont très personnelles en fonction de chacun. Les individus rattachent une même émotion à des événements, des situations différentes. Les gens rattachent les émotions à leurs histoires, la musique est là pour créer l’ambiance de l’émotion provoquée. Les mots sont autant un son qu’un sens. Parfois, il y a des mots qui seraient plus clairs, plus poétiques à l’écrit mais parfois, je refuse de chanter des sons parce que ça nous sort de la musique. Dans les mots, je recherche autant les sons que les sens.

L’apaisement qui vient après la tempête est ce qui nous sécurise, ce qui nous aide à aller de l’avant

Marie-Pierre Arthur

Au cours de l’album, tu enchaînes entre des titres lumineux et sombres mais il s’achève en douceur avec “Puits de lumière”, une piste réconfortante qui évoque une forme d’apaisement dans le couple. Était-ce important de donner ce point final au disque ?

Oui, justement, dans la piste précédente “Les nuages tombent”, le final est presque apocalyptique. Musicalement, ça aurait été très intéressant de finir là-dessus mais émotionnellement, ça aurait été plus difficile de laisser le public sur une sensation de fin du monde ! La dernière phrase que je dis est “Je ne sais plus vivre” et ce n’était peut-être pas sympa de laisser les gens là-dessus ! Même si à la fin tout explose musicalement, jusqu’au soulagement. L’apaisement qui vient après la tempête est ce qui nous sécurise, ce qui nous aide à aller de l’avant, c’est pour ça que j’ai préféré terminer sur « Puits de lumière ».

Est-ce que la période de confinement est propice à la composition de nouvelles chansons ?

En ce moment, comme je suis mère, je fais l’école à la maison, j’organise des journées… Non, pour le moment, je ne réfléchis pas à d’autres chansons. Parfois, je suis un petit peu jalouse des autres artistes qui ont tout leur temps en ce moment, parce que c’es vrai qu’il y a de la matière à travailler. Mais en même temps, je ne suis jamais très bonne pour définir ce que je vis au moment où je le vis. Dans le fond, je pense que ça ne serait pas un bon moment pour moi ! Le bon moment viendra après, le temps de laisser poser et de comprendre ces émotions !

Est-ce que tu vas partir en tournée pour présenter ton nouvel album ?

La tournée avait déjà débuté au Québec, c’était le fun ! Tout s’est arrêté évidemment. C’est quand même triste quand j’y pense parce que j’avais très hâte de monter sur scène. La formation était géniale, il y a deux batteurs, dont un qui joue beaucoup de guitare et le deuxième qui joue des percussions et de l’électro. Comme pour l’album, il y a beaucoup d’espaces différents, chaque chanson permet de créer un tableau différent. Il y a aussi un piano, une guitare, puis moi à la basse. Il y a des choses très rock, d’autres plus électro, il y a beaucoup de voix ! On avait fait une dizaine de dates, ça devenait vraiment quelque chose de très abouti.

Dans les interviews d’aficia, nous aimons finir la rencontre par demander aux artistes de nous recommander un artiste émergent à découvrir !

J’en ai plein ! Je veux bien partager l’album éponyme de Bon Enfant, ça marche très bien avec la situation actuelle parce que ça donne beaucoup d’énergie.