Melanie Martinez - DR
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Melanie Martinez plonge dans les dérives et les désillusions avec ‘Hades’

Avec une créativité renouvelée, Melanie Martinez revient en force sur Hades, un quatrième album pop immanquable qui met à nu la toxicité de nos systèmes. Chronique avec aficia !

Trois ans après la parution de Portals, son troisième opus, qui clôturait la trilogie autour de son alter-ego Cry Baby, figure attachante ayant grandi au fil des aventures musicales de Melanie Martinez et des découvertes de la vie entre premiers émois, amours déçus ou encore quête d’affirmation, l’artiste opère son grand retour.

Son successeur, Hades, disponible depuis le 27 mars, renferme pas moins de 18 pistes et, comme à son habitude, aucun featuring. Au coeur du disque, Melanie Martinez introduit un nouveau personnage qui se prénomme Circle. La Hades Tech a façonné Circle pour en faire une star virtuelle mondiale à l’ère de l’intelligence artificielle. Elle devient alors le miroir d’un système où cruauté et obscénité sont érigées en spectacle, suscitant à la fois l’indignation du public et son obsession.

Présenté comme dystopique par Melanie Martinez elle-même, l’album s’inscrit dans un projet plus vaste avec un double album, dont un second volet, cette fois utopique, pourrait bien paraître plus tard dans l’année. À cela s’ajouteront un film et une tournée, destinés à donner pleinement vie à ce personnage et à l’ensemble de son univers. En attendant de découvrir tout ce que réserve cette nouvelle ère, la rédaction d’aficia s’est penchée sur Hades pour en décrypter les contours.

Un univers sombre et engagé

Il est fort appréciable, pour commencer, de se pencher sur un disque dont la tracklist suit un fil conducteur narratif, pour plus d’une heure d’écoute ! Et c’est d’autant plus louable dans une époque consumériste où les titres sont de plus en plus courts, tronqués et souvent agencés dans des opus sans véritable cohérence, ni saveur. Melanie Martinez excelle sur ce point depuis son premier album paru en 2015, orchestrant chaque détail visuel et contextuel avec un soin remarquable.

Sa musique est loin d’être un écrin vide et Hades ne déroge pas à la règle. En effet, le disque installe une ambiance sombre qui, loin de prédire un futur contrôlé par une idéologie néfaste, met en lumière le cycle des représentations toxiques de nos sociétés actuelles : patriarcat, soif de pouvoir, réchauffement climatique, appauvrissement de certains peuples face à l’enrichissement démesuré d’autres, masculinité toxique, prédateurs ou hypocrisie religieuse.

Dès l’ouverture avec “Garbage”, l’artiste s’interroge sur le devenir des États-Unis sous un gouvernement violent. Son timbre de voix très aigu, rarement entendu dans sa discographie, apporte une dimension poétique et aérienne, laissant poindre l’espoir de bâtir quelque chose de meilleur. La thématique environnementale se fait sentir en toile de fond, notamment sur “Hell’s Front Porch”, où le réchauffement climatique est évoqué à travers une production lancinante, peignant l’image d’un paradis en déperdition.

Une exploration intime

C’est simple : l’artiste n’épargne personne et s’engage plus intensément que dans ses précédents opus. Sur le très réussi “White Boy With A Gun”, elle explore le comportement de ceux qui se disent progressistes dans l’unique objectif de briller en société et de maintenir ainsi leur emprise. Le refrain diablement efficace capte l’attention, tandis que les couplets en spoken-word sont particulièrement saisissants. Tout au long de l’écoute du projet, les paroles restent agiles et habiles, épousant parfaitement satire et ironie. C’est notamment le cas du titre “The Vatican”, avec sa mélodie grondante et frénétique, pour refléter l’admiration masculine en politique, art ou religion, tout en méprisant constamment les femmes.

Si Hades est le reflet notre société, il reste avant tout une exploration intime des ressentis de Melanie Martinez, qui se confie sur ses propres failles et douleurs. À travers cet album, comme elle l’a déjà fait par le passé, elle met en lumière la pression et la surexposition auxquelles sont confrontées les artistes féminines. Il est donc question de l’obsession pour l’éternelle beauté (“Weight Watchers”), de l’instrumentalisation des stars (Disney Princess”), de la nécessité d’être attractif (“Uncanny Valley”), ou encore de l’affrontement d’une critique permanente avec “Monolith”, qui offre par ailleurs un moment de douceur et une envolée instrumentale puissante.

Une orfèvrerie sonore et narrative

Concernant les couleurs musicales du projet, des productions modernes et une pop-électro éclectique subliment les textes. On appréciera les riffs de basse organiques de “Uncanny Valley”, les touches d’EDM sur “The Plague”, ou le synthé fantomatique de “Gutter”. Comme à l’accoutumée, Melanie Martinez explore les modulations de sa voix, la transformant en instrument au service de chacun des titres. Hades s’affirme comme un disque minutieusement conçu et mérite une écoute attentive d’une traite pour en apprécier toute la profondeur et la richesse.

Découvrez Hades, le quatrième disque de Melanie Martinez :

Melanie Martinez : ‘Hades’
Verdict
Melanie Martinez offre de nombreuses clés de lecture avec ‘Hades’. L’album séduit autant par ses rythmes et ses lignes de batterie très présentes, qui donnent une pulsation constante à un disque globalement up-tempo, que pour ses textes réfléchis. L’artiste joue habilement avec les mots et les images pour aborder des sujets sociétaux majeurs. ‘Hades’ illustre comment l’homme, en reproduisant des schémas ancrés depuis des siècles, se conduit parfois à sa propre perte. Si certains percevront une prise de position trop politique, d’autres apprécieront sa richesse et son engagement au service de la musique. L'artiste évoque toutes les pressions subies, parfois avec un brin de caricature, mais cela reflète bien la diversité des maux de nos sociétés. Dans tous les cas, elle ne signe pas un disque générique et met pleinement en avant la créativité et la fantaisie qui font sa singularité. Entre pop alternative, touches d'électro et cordes délicates, le disque se dévoile pleinement au fil de plusieurs écoutes. La piste de clôture, “The Last Two People On Earth”, en est un parfait exemple, mais chaque morceau regorge de subtilités à savourer encore et encore. Pour ceux qui aiment piocher, malgré la difficulté de l'exercice tant l’album est dense et prometteur, on citera “Monopoly Man” pour sa mélodie obsédante, “The Plague” pour son énergie cinglante prête pour les clubs, et “Batshit Intelligence” pour sa dystopie saisissante.
4.5